Précarité menstruelle

Définition de la précarité menstruelle

La précarité menstruelle est la difficulté d’accès aux produits menstruels, que ce soit de manière régulière ou occasionnelle, faute de moyens financiers. S’ajoute à ces produits indispensables le coût que représentent les autres besoins liés aux menstruations comme les antidouleurs souvent utilisés, les sous-vêtements et draps tachés à remplacer, ou encore les consultations chez les professionnel·le·s de la santé.

La précarité menstruelle existe aussi lorsque les personnes n’ont pas d’endroit pour se changer, pas d’accès à l’information sur leur cycle, ni d’espace où en parler. 

Le choix a été fait de privilégier l’expression « produits menstruels » pour désigner les articles destinés à gérer le flux sanguin des menstruations (serviettes, protège-dessous, tampons, coupes menstruelles et autres produits réutilisables). Nous préférons éviter les termes « protection » et « hygiéniques » qui sous-entendent que les menstruations seraient « sales ».

Toutes les femmes n’ont pas leurs règles et toutes les personnes qui ont leurs règles ne sont pas des femmes.

Nous utiliserons les termes « filles » et « femmes » car le vécu des menstruations est une expérience socialement genrée : dans de très nombreuses cultures, la perception négative des règles fait partie des nombreux stéréotypes sexistes participant à diminuer les capacités physiques et psychologiques des femmes, voire leurs droits. Cette perception persistante représente donc un véritable frein à l’égalité entre les genres.

Cependant, nous utiliserons régulièrement l’expression « personnes menstruées » pour inclure toutes les personnes qui peuvent vivre les menstruations: les filles et femmes cisgenres, les personnes non binaires, intersexe et les hommes trans.

Il est important de noter que les personnes LGBTQIA+ peuvent se heurter à des enjeux spécifiques compliquant leur accès aux produits menstruels.

Personnes les plus susceptibles de vivre la précarité menstruelle 

  • Les étudiantes
  • Les femmes responsables de famille monoparentale
  • Les femmes immigrées
  • Les femmes autochtones
  • Les femmes vivant des incapacités
  • Les femmes peu scolarisées
  • Les femmes incarcérées

Les tabous et les mythes autour des menstruations

Quand un tabou associé à la honte a été cultivé par une société, il devient difficile d’éveiller l’attention et les consciences sur le sujet. Pour parler de la précarité menstruelle, il faut revenir à la source, celle des nombreux tabous et mythes entourant les menstruations. Sans eux, l’équité menstruelle serait une réalité de longue date. La liste est trop longue pour être exhaustive mais en voici quelques-uns que nous avons tou·te·s entendus:

  • Le sang menstruel est sale et il sent mauvais
  • Les femmes ne sont pas fiables pendant leurs menstruations car « elles n’ont pas toute leur tête »
  • Il n’est pas possible de pratiquer un sport quand on est menstrué·e
  • Les règles ne sont avant tout synonymes de douleurs et empêchements
  • Seule la médicalisation peut aider à les « gérer »…

Aussi, le lien trop souvent fait entre le cycle menstruel et la fertilité (et donc la sexualité) peut être intimidant pour les jeunes filles et les empêcher de véritablement s’intéresser à leurs menstruations.

Pour résumer, mieux vaut cacher les règles ou au mieux les édulcorer. Pensons au liquide bleu pour représenter le sang menstruel dans les publicités ou encore aux très nombreuses métaphores utilisées pour éviter de dire : « j’ai mes règles ». Et sur les réseaux sociaux qui nous abreuvent de corps de femmes hypersexualisés, l’hypocrisie qui y règne n’arrange rien : quand en 2015 la poète canadienne Rupi Kaur laisse voir une tache de sang menstruel sur son pantalon, Instagram la censure par deux fois.

De manière générale et pendant très longtemps, le corps des femmes et son fonctionnement physiologique est au mieux un non-sujet, au pire un objet d’étude traité via des biais sexistes et stéréotypés. En résulte pour les jeunes filles, trop souvent, une honte et même un dégoût intériorisé de leur propre corps. Pour ne citer qu’un seul exemple des possibles conséquences d’une vision négative des menstruations, il y aurait celui de cette jeune indienne de treize ans qui a mis fin à ses jours en 2017 après qu’un professeur l’a humiliée en raison d’une tache de sang. Même situation au Kenya en 2019. Ces tragédies ont largement été relayées par la presse et ont participé à une réelle prise de conscience de la dangerosité que peut représenter la persistance de ce tabou.

Nepal : Were a taboo is leading to the deaths of young girls, The New-York Times (19 juin 2018)

Si celui-ci n’est pas aussi fort en Occident, il y est tout de même tenace et engendre de nombreuses inégalités. Nous constatons depuis quelques années que les menstruations, grâce à de nombreuses initiatives partout dans le monde et à une jeunesse en quête de davantage d’égalité et d’empouvoirment, prennent petit à petit leur juste place : celle d’une réalité vécue par la moitié du globe et d’un phénomène physiologique indicateur d’une bonne santé, qui ne devraient engendrer ni honte ni inégalité.

Avancer vers l’équité menstruelle implique avant toute chose d’apporter de l’information, de sensibiliser et d’éduquer la population au sujet des menstruations. La précarité menstruelle n’est pas seulement le fait d’un manque de ressources financières, mais également la résultante d’un tabou qui empêche la transmission de l’information et la liberté de parler librement des menstruations. 

Précarité menstruelle : un enjeu d’égalité, de dignité…

Les produits menstruels sont indispensables, et ils ont un coût. La précarité menstruelle peut s’illustrer très concrètement par le dilemme entre se nourrir ou se procurer ces produits essentiels. Pour de nombreuses personnes une cenne et une cenne, et l’achat de nourriture pour elles-mêmes et leur famille passera toujours avant le « luxe » de se procurer des produits menstruels pourtant essentiels à leur dignité.

Une femme est susceptible d’avoir des menstruations sur une période de 40 ans, donc pendant 2 500 jours au cours de sa vie, à raison de cinq jours par mois en moyenne.

D’après les estimations réalisées par le Conseil du statut de la femme[1] l’utilisation de produits menstruels jetables représente des dépenses annuelles d’environ 80$, soit 72$ pour des serviettes ou 86$ pour des tampons.

Notons qu’il faut ajouter à ce montant le coût des antidouleurs qu’utilisent de très nombreuses femmes, celui des médecines conventionnelles ou alternatives (ostéopathie, acupuncture, naturopathie, etc.), ou encore celui des sous-vêtements et linges de lit tachés qu’il faut remplacer.

En ce basant sur cette estimation moyenne, le coût des produits menstruels sur une vie serait donc de 3200$ a minima. Une telle somme pourrait couvrir des frais de garderie, plusieurs mois de loyer ou encore des sessions de cours.

La nouvelle étude Period Poverty in Canada publiée en mars 2022 par la National Union of Public and General Employees (NUPGE) estime à 6000 $ le coût moyen des produits menstruels à l’échelle d’une vie.

Depuis le 1er juillet 2015, les produits menstruels ont été détaxés, car enfin considérés comme indispensables notamment grâce à l’action du collectif féministe Canadian Menstruators et sa pétition « No Tax on Tampons ». Cette avancée nécessaire est cependant jugée non suffisante par de nombreuses organisations venant en aide aux femmes précarisées.

Le sondage [2] que nous avons mené en 2021 a déterminé que :

1 personne sur 2 (48,7%) trouve que les produits menstruels ne sont pas abordables

81,2% ne trouvent pas de produits menstruels à disposition sur leur lieu de travail ou au sein de leur établissement d’enseignement

19,6% ont occasionnellement utilisé de moyens alternatifs (papier de toilette, tissu) en guise de protection lors des menstruations en raison du coût élevé des produits menstruels et 2% rapportent utiliser des alternatives régulièrement

Dans un sondage pancanadien pour Plan International en 2019, 34% des répondantes du Québec ont affirmé avoir eu à sacrifier autre chose (ex. : dépenses pour le loyer, la nourriture, les loisirs ou de nouveaux vêtements) pour avoir suffisamment d’argent pour acheter des produits menstruels. 27% d’entre elles ont déclaré devoir faire ce choix occasionnellement et 8% ont indiqué devoir le faire régulièrement.

Toujours selon l’ONG Plan international Canada, environ un million d’entre elles au Canada, soit un tiers de celles de moins de 25 ans et des adolescentes, auraient du mal à assurer cette dépense.

Au Québec, 10% de la population de 16 ans et plus du Québec vit avec un faible revenu. Cette proportion s’élève à 16% chez les femmes de moins de 25 ans et à 13% chez les femmes immigrantes (selon les données de 2018 présentées par l’Institut de la statistique du Québec).

Rappelons que:

  • Les femmes touchent en moyenne un revenu annuel inférieur à celui des hommes, peu importe leur groupe d’âge ou leur niveau de scolarité;
  • Leur taux d’activité et d’emploi est inférieur à celui des hommes;
  • Plus de femmes que d’hommes travaillent à temps partiel;
  • Plus de femmes que d’hommes sont rémunérées au salaire minimum;
  • Certaines femmes sont particulièrement touchées par les inégalités économiques et la pauvreté: les femmes responsables de famille monoparentale, les femmes immigrées, les femmes autochtones, les femmes aînées, les femmes vivant des incapacités et les femmes peu scolarisées. (Secrétariat à la condition féminine)

Pour en savoir plus: Portrait des Québécoises, Femmes et économie, édition 2020, Conseil du statut de la femme


La pandémie de COVID-19 a rendu ses inégalités plus importantes encore.

Les pertes d’emploi ont affecté davantage les femmes que les hommes. L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) établit une baisse de l’emploi de 12 % pour les femmes et de 9 % pour les hommes entre mars-juin 2020 et la même période en 2019. L’Institut du Québec précise quant à lui que les pertes d’emplois ont été plus nombreuses pour les hommes au début de la pandémie (février-avril 2020). La tendance s’est ensuite inversée lors de la reprise de l’activité de plusieurs secteurs de l’économie (mai-juin) favorisant la création d’emplois chez les hommes. La reprise moins favorable aux travailleuses fait en sorte que les pertes d’emplois chez ces dernières ont été supérieures en nombre absolu et en pourcentage à celles des travailleurs de février à juillet 2020.

La précarité menstruelle a des répercussions psychologiques, sociales, scolaires et professionnelles. Elles sont souvent insidieuses car en lien avec direct avec le double tabou que représentent les menstruations et la précarité. La plupart du temps tues, car enveloppées d’un sentiment de perte de dignité et de honte, ces répercussions mènent parfois à la dépression ainsi qu’à l’exclusion sociale.

… mais aussi de santé

N’oublions pas que la pauvreté est l’un des principaux déterminants sociaux de la santé.

Comment fait-on quand on ne peut pas se procurer de produits menstruels? Place au système D : protections hygiéniques que l’on garde des heures et des heures, papier journal, papier toilette, essuie-tout, chaussette, bouteille d’eau découpée pour faire office de coupe menstruelle… Autant d’« astuces » qui peuvent entraîner irritations et infections, et même mener au syndrome du choc toxique.

La journée de l’hygiène menstruelle (28 mai), lancée par l’ONG allemande Wash United depuis 2014 a pour but de lutter contre les tabous et de sensibiliser aux enjeux de santé liés à la précarité menstruelle. Un rapport de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail, en France) datant de 2018 insiste sur la nécessité de préférer une protection externe la nuit, car c’est à ce moment-là que le port du tampon est le plus long. L’agence de santé précise toutefois que le temps de pose maximum d’un tampon peut aller jusqu’à 8 heures (si le flux le permet), bien qu’il serait nettement préférable de le changer plus souvent (1 personne sur 3 ne changerait pas assez souvent de protection). Le rapport rappelle également qu’au moment du changement de la protection, le lavage des mains est indispensable, en particulier si l’on utilise des tampons : 39% des femmes ne le feraient pas, alors que la muqueuse vaginale est très sensible aux bactéries venant de l’extérieur.

Quelques stratégies visant à réduire la précarité menstruelle

Écosse : Depuis le 25 février 2020, l’Écosse est pionnière en votant à l’unanimité l’accès gratuit aux protections périodiques pour toutes les personnes menstruées, jetables ou réutilisables, par exemple grâce à un système de commande en ligne.

Royaume-Uni : Tous les établissements scolaires bénéficient de produits menstruels gratuits depuis 2020.

New-York : Les écoles publiques, les refuges pour itinérantes et les centres correctionnels distribuent des protections gratuitement depuis 2016.

France : Le ministre de la Santé a annoncé le 15 décembre 2020 que le gouvernement allait octroyer 5 millions d’euros à la lutte contre la précarité menstruelle, avec une priorité donnée aux femmes incarcérées, aux femmes en situation de précarité et aux étudiantes.

Canada : En mai 2019, le gouvernement Trudeau, par l’initiative de Patty Hadju, alors ministre de l’Emploi, du Développement de la main d’œuvre et du Travail, propose de modifier la partie II du Code canadien du travail afin d’obliger les employeurs sous juridiction fédérale à fournir gratuitement des produits menstruels à leurs employées, au même titre que le papier hygiénique, le savon, l’eau tiède et une façon de se sécher les mains. Un avis d’intention a été publié le 4 mai dans la Gazette du Canada.

Colombie-Britannique et Nouvelle-Écosse : Depuis 2019, les établissements scolaires distribuent gratuitement des produits menstruels à leurs élèves.

Halifax : des produits menstruels sont offerts gratuitement dans certains lieux publics.

Montréal : En décembre 2020, la motion demandant « au gouvernement du Québec d’étudier la possibilité de rendre les produits hygiéniques féminins accessibles gratuitement dans l’ensemble des institutions publiques, dont les écoles » a été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale (Source : Journal des débats de l’Assemblée, 2020).

Depuis 2021, un projet test de distribution gratuite de produits menstruels pour une durée de six mois est à l’oeuvre dans quatre édifices publics : l’hôtel de ville, le Jardin botanique, la bibliothèque d’Ahuntsic et le centre communautaire Jean-Claude-Malépart.

L’Université McGill a créé en 2017 le « Projet hygiène menstruelle » afin de fournir des produits menstruels gratuitement sur le campus.


Mettons en lumière le travail formidable mené par notre partenaire, l’organisation à but non lucratif Monthly Dignity, fondée par des étudiantes de l’Université McGill en 2017: sa mission consiste à distribuer des produits d’hygiène menstruelle aux personnes précarisées, en maximisant la durabilité financière et environnementale de leur action grâce à un modèle collaboratif tripartite (fabricants / stockage et livraison / distribution). 190 000 produits ont été distribués à ce jour, au bénéfice de 20 organismes partenaires. Elles ont été lauréates du prix Forces Avenir en 2019, ce qui démontre une forte conscientisation vis-à-vis de cet enjeu d’égalité.

D’après le dénombrement de l’itinérance de Montréal, il y a plus de 720 femmes sans abri, et beaucoup d’autres vivent sous le seuil de pauvreté. Alors que l’Assemblée Générale des Nations Unies a déclaré l’hygiène comme un droit de l’Homme en 2010, il n’y a pas de politique officielle qui remédie au manque d’accès aux produits d’hygiène menstruelle à Montréal. Monthly Dignity a été créée en novembre 2017, parce que l’accès à des produits hygiéniques adéquats devrait être un droit, non un privilège.

Site Web de Monthly Dignity


Une des solutions à la précarité menstruelle est de démocratiser l’accessibilité des produits menstruels durables. Ces produits, plus coûteux à l’achat, sont très économiques sur le long terme et bien plus respectueux de notre santé et de celle de la planète. Ils favorisent donc une réappropriation positive et en santé des menstruations.

Note: Cette question des produits menstruels durables comme piste de solution à la précarité menstruelle sera davantage élaborée au cours de la campagne.


[1] Faciliter l’accès aux produits menstruels, Mesures possibles (tableau 1 page 7)

[2] Ce sondage s’adressait à toutes les femmes et des personnes menstruées vivant au Québec afin de mieux comprendre leurs réalités et leurs vécus. Au total, 3013 personnes francophones du monde entier ont répondu à ce sondage, la majorité (82,8%) desquelles résidait au Québec. Les personnes que nous souhaitions sonder en particulier devaient répondre aux critères suivants : vivre au Québec et avoir eu l’expérience de menstruations au cours de la vie (p. ex. femmes cisgenre, hommes trans, personnes non binaires, etc.). De ce fait, nous avons exclusivement sélectionné et analysé les réponses des 2494 personnes vivant au Québec.

Le sondage a été réalisé sur Internet, ce qui aurait pu influer sur la sélection des répondant.e.s en regard, notamment, de l’âge, du statut socio-économique, etc. De telles caractéristiques, distinguant les participant.e.s au sondage, pourraient éventuellement avoir un effet sur la mise en évidence des réalités entourant la précarité menstruelle. Bien que nous ayons contacté différentes associations afin de diffuser le sondage auprès de populations variées, la diversité des répondant.e.s est demeurée limitée. De plus, le sondage a été fait uniquement en français et n’a donc pas atteint les personnes anglophones ou parlant toute autre langue.