Recommandations et conseils | version intégrale

Les participant·e·s à notre consultation ont adressé des recommandations visant une meilleure prise en charge de la précarité menstruelle. Elles sont à la fois destinées aux décideur·se·s et aux organisations qui œuvrent pour l’éradiquer. 

Rappeler que les produits menstruels sont essentiels

La précarité menstruelle est une réalité dans le monde entier, même les pays développés. Les budgets des ménages sont impactés par l’augmentation du coût de la vie et les problèmes financiers ont été amplifiés par la pandémie. L’accès aux produits gratuits est donc plus que jamais nécessaire aujourd’hui car ce sont les dépenses liées aux menstruations qui seront sacrifiées en premier lieu en cas de difficultés financières (au profit de la nourriture ou du loyer par exemple).

La santé menstruelle et l’accès aux produits essentiels sont des droits de l’Homme : il s’agit d’une stricte question d’égalité, de dignité et de santé. En 2022, il est temps que les institutions soutiennent et poussent à ce changement dans tous les systèmes, que ce soit au niveau local, institutionnel, gouvernemental, provincial ou national.

Informer et éduquer pour briser le tabou des menstruations et les déstigmatiser, démystifier et décoloniser

Aucun programme ou politique ne peut fonctionner sans un soutien éducatif nécessaire pour accompagner le changement. La déstigmatisation et la démystification des menstruations doit passer par l’éducation de l’ensemble de la société. Cela concerne le grand public, les décideur·se·s, les personnes chargées de la mise en œuvre des politiques comme les conseils scolaires, ou encore les fournisseurs de soins.

Miser sur la sensibilisation et mettre en place dans les écoles un programme d’éducation à la santé menstruelle

L’éducation étant le seul moyen d’obtenir des changements systémiques, a fortiori concernant un sujet qui suscite encore tant de tabous, de mythes et de honte, il est essentiel que toutes les écoles dispensent des cours sur la santé menstruelle. Cela permettra ainsi aux jeunes générations de ne plus subir les méconnaissances et inégalités vécues par leurs aîné·e·s et de pouvoir enfin parler librement des menstruations.

L’école se doit d’être un environnement propice au vécu positif des menstruations, tant par l’information qu’elle peut fournir aux élèves que par les produits qu’elle devrait être en mesure de donner gratuitement et des conditions sanitaires adaptées. La mise à disposition gratuite des produits menstruels dans les écoles peut être une bouée de sauvetage et empêcher que ces jeunes qui menstruent manquent des jours de classe faute d’argent pour se procurer les produits par eux-mêmes.

Enrichir la formation des futurs professionnel·le·s de la santé en informations sur les enjeux de la précarité menstruelle et l’intersectionnalité

Il est essentiel de fournir de l’information sur les menstruations, les troubles menstruels et les enjeux de la précarité menstruelle aux fournisseurs de soins de santé dans une perspective de durabilité. L’équité en santé menstruelle exige que le sujet soit déstigmatisé et décolonisé afin de permettre des discussions fructueuses et de créer un espace de partage sûr.

Entretenir le dialogue avec les décideur·se·s

Un lien entre les organisations œuvrant pour l’équité menstruelle et les décideur·se·s, parlementaires ou ministères est nécessaire à la mise en œuvre de politiques efficaces. Chaque partie prenante a besoin d’être guidée et rassurée afin de donner la chance aux programmes de réussir et d’atteindre leurs objectifs. 

Dans le cas de programmes d’accès gratuit aux produits menstruels par exemple, il est essentiel de partager les informations et d’entretenir le dialogue entre les organisations travaillant sur la précarité menstruelle et les décideur·se·s afin les aider à faire confiance aux bénéficiaires, dans le sens où elles ne « profiteront » pas de la situation. Il ne faut pas craindre d’éduquer à un niveau très basique et concret, comme rappeler l’importance de créer un espace où les personnes se sentent à l’aise de demander les produits dont elles ont besoin plutôt que de les cacher quelque part et de rendre les gens gênés de s’en servir.

Inclure la diversité dans les communications

Créer un monde plus inclusif signifie utiliser un langage intégrant toutes les personnes menstruées. En tant que Canadien·ne·s et Québécois·es, la prise en compte de la diversité est une ligne de conduite à laquelle nous devons tenir fermement.

Toutes les femmes n’ont pas les règles, et toutes les personnes menstruées ne sont pas toutes des femmes (hommes trans, personnes non-binaires et intersexes menstruées, gender fluid). Aussi, toutes les personnes menstruées vivent leur cycle dépendamment de leur âge, statut socio-économique, contexte culturel, religieux, etc. Il est donc indispensable de ne pas négliger la diversité des personnes qui vivent et sont touchées par les différentes problématiques entourant les menstruations.

Si l’on souhaite atteindre l’équité menstruelle, il est essentiel d’aborder cette problématique par le biais d’une approche intersectionnelle. Il faut donc apporter de la visibilité à cette diversité qui n’est pas représentée dans les communications traditionnelles et montrer la multiplicité des réalités, expériences et vécus de la précarité menstruelle. 

Il est également important d’utiliser la même terminologie, les mêmes formulations et ce quelles que soient les langues parlées car cela permet une démarche inclusive cohérente.

Mobiliser aussi bien les femmes que les hommes

L’un des pièges est de ne pas impliquer les hommes dans la discussion. Ce changement de perspective n’est toujours pas approuvé par certaines femmes, notamment plus âgées, en raison de la méfiance et de la peur que les hommes ne prennent en charge la cause. La jeune génération est cependant plus ouverte à prendre en considération l’avis des hommes en tant que partenaires égaux dans la discussion. 

Il s’agit de la meilleure façon d’agir car la précarité menstruelle n’est pas une problématique « féminine » : il est question des droits de l’Homme et d’égalité entre les genres. 

Les hommes et les personnes non menstruées doivent donc être inclus et le travail de sensibilisation mis en œuvre pour les rallier à la cause amènera aussi les femmes qui pensent que la précarité menstruelle ne constitue pas un réel problème à revoir leur position.

Prendre en considération les besoins particuliers des personnes menstruées

Il est essentiel de s’assurer que toutes les personnes menstruées voient non seulement leurs besoins fondamentaux satisfaits, mais aussi leurs préférences –qu’elles soient personnelles, en lien leur spécificité corporelle, avec leur culture, religion, etc.- prises en considération et respectées (produits menstruels externes ou internes, jetables ou durables). Cela concerne également les autres besoins en lien avec les menstruations comme les antidouleurs, les consultations médicales, etc.

Pour ce faire, il est recommandé de recueillir les histoires, témoignages et besoins spécifiques auprès des personnes concernées. Par exemple, les Autochtones ne seraient pas à l’aise d’utiliser des tampons ou auraient peut-être besoin de méthodes plus conventionnelles. En revanche, les jeunes dans les écoles utilisent peut-être des tampons ou des coupes menstruelles, etc.

Tisser les liens avec les communautés que l’on souhaite soutenir

Être capable de raconter une histoire et des anecdotes, à l’instar des méthodes autochtones où la narration orale a été si déterminante, peut se révéler fondamentale pour progresser dans le domaine de l’équité menstruelle en santé. 

Les témoignages permettent en effet d’avoir accès aux histoires menstruelles auxquelles les communautés sont confrontées et de les transmettre aux personnes qui hésitent à financer des projets afin qu’elles prennent conscience de la nécessité de fournir les services ou les produits, de soutenir la chaîne d’approvisionnement en matière de fournitures menstruelles, d’installations sanitaires sûres et produits menstruels gratuits. De plus, recueillir à la source les informations sur les besoins spécifiques des communautés permet de satisfaire au mieux.

Il est important d’avoir une relation solide avec la communauté afin de voir comment il est possible de travailler ensemble de manière durable et affiner les approches. 

Enfin, plus ces témoignages sont nombreux et diversifiés (en termes de vécus, de spécificités, etc.) plus il sera possible de faire pression en faveur de la mise en place de politiques en santé publique inclusives pour l’équité menstruelle.

Penser santé, durabilité et empouvoirement

Notre santé et celle de la planète sont liées. Afin d’en prendre soin, il est essentiel d’élargir et pérenniser les subventions pour l’achat de produits menstruels lavables et de soutenir les entreprises qui fabriquent et commercialisent au Canada des produits de qualité.

De plus, les organismes rapportent que, quand cela est possible, offrir les produits réutilisables permet d’endiguer la précarité menstruelle pour plusieurs années et de rendre la personne non seulement moins dépendante des dons mensuellement, mais aussi d’augmenter son sentiment d’empouvoirement. Néanmoins, lutter contre la précarité menstruelle sur le long terme avec des produits qui durent environ 3 ans implique des matériaux de bonne qualité et la capacité de les laver avec de l’eau froide et du savon.

Encourager la recherche sur la santé des femmes

La recherche s’intéresse trop peu à la santé menstruelle et à la santé des femmes de manière générale. Il est donc indispensable d’encourager un changement à ce niveau. Ces recherches doivent être menées dans une approche globale et intersectionnelle afin que les données et analyses recueillies permettent la mise en œuvre de politiques de santé publique cohérentes, efficaces et égalitaires.

Nous savons que les recherches et les preuves scientifiques sont les clés pour faire prendre conscience des enjeux et des besoins de la population. En 2022, la santé des femmes et la santé menstruelle ne peuvent plus être le parent pauvre de la recherche : la moitié de la planète vit les menstruations !

Tirer les enseignements de la pandémie

Les personnes menstruées vivant dans des conditions précaires éprouvent des difficultés à se procurer des produits menstruels et cette situation ne fera qu’augmenter dans les temps à venir. 

Pendant la pandémie, de nombreuses personnes ont vécu le stress financier d’avoir à choisir entre se procurer des produits menstruels et d’autres besoins essentiels (nourriture, loyer, etc.). Cette réalité, préexistante à la pandémie, n’a fait que se renforcer. 

En effet, selon une étude menée à Montréal par l’YAFP Canada, les personnes menstruées rencontrent davantage de difficultés à accéder aux produits menstruels qu’avant la pandémie en raison de la fermeture ou des diminutions dans l’offre de service des organisations (centres communautaires, refuges, etc.) qui fournissent généralement ces produits à la population.

Pendant la pandémie, la perturbation de l’approvisionnement en eau à certains endroits (communautés autochtones notamment) a eu un impact sur la capacité des gens à gérer leurs menstruations. Les ruptures de stock et des perturbations de la chaîne d’approvisionnement dans les communautés du Nord ont également compromis l’accès aux produits menstruels. Sans oublier les personnes mises en quarantaine dans des hôtels ou qui ne pouvaient pas quitter la maison qui ont été confrontées à des obstacles d’accès aux produits.

Cette période a permis notamment de mettre en lumière la précarité dans laquelle vivent certain·e·s étudiant·e·s et le manque de connaissances de part des institutions, du milieu universitaire et de la population générale en ce qui concerne la question de l’équité menstruelle.

À l’instar des dispositions qui ont été prises pendant la pandémie pour fournir de l’information et du soutien à la population, il serait intéressant de créer une ligne d’assistance pour les personnes rencontrant des difficultés de santé menstruelle.

Miser sur la collaboration avec toutes les organisations s’intéressant à la santé menstruelle 

La lutte pour l’équité menstruelle est un effort collectif, elle ne repose pas seulement sur les épaules d’une organisation. 

Depuis plusieurs années, de nombreuses personnes s’impliquent et obtiennent des résultats positifs. Il faut donc puiser du courage et de l’inspiration dans les initiatives ou projets des autres organisations locales, mais aussi dans d’autres provinces et territoires car il est nécessaire de s’appuyer sur ce qui a été atteint ailleurs. Mener des mesures et des plans spécifiques à l’équité menstruelle en santé au Québec puis les comparer à ce qui fonctionne ailleurs au Canada permet de démontrer les faiblesses ou les angles morts et indique sur quels points il faut travailler davantage. 

Travailler en silo fait perdre un temps précieux et rend l’action collective bien moins efficace. Il est donc essentiel d’échanger, d’apprendre les un·e·s des autres, de partager les expertises, de coordonner les actions, etc. D’où la nécessité de créer une sorte de « structure quasi formalisée » pour avancer ensemble et défendre aux mieux les droits des personnes menstruées. Le fruit de ce travail collaboratif permettra de faire prendre conscience au gouvernement de l’ampleur du sujet et de l’inspirer et le motiver à mettre en œuvre les changements nécessaires.

L’un des plus grands défis à relever pour les organisations constituées exclusivement de jeunes bénévoles est d’assurer la durabilité du projet. Elles doivent mettre en œuvre des pratiques pérennes afin de maintenir l’énergie en permanence, de s’assurer de la continuité et de la stabilité du projet à long terme et de durer et grandir de manière saine. Là encore, la collaboration avec d’autres organismes peut apporter des pistes de solutions intéressantes afin de mettre en place des stratégies qui ont fait leurs preuves.

Enfin, les échanges entre organisations peuvent également apporter des pistes quant aux types de financements et de partenariats qui permettent de rendre leur action durable. Il est conseillé de collaborer avec des partenaires, des entreprises ou autres financeurs en plus des financements gouvernementaux pour amplifier ses moyens d’action. Cela peut vraiment s’avérer bénéfique et même salvateur pour garantir le soutien aux communautés et personnes qui en ont le plus besoin, et ce de manière durable.