Réflexion sur la définition de la santé et de la maladie
Une version PDF de ce numéro est aussi disponible
Comme vous le savez toutes, le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes procédera bientôt à une consultation des femmes de toutes les régions du Québec afin de réaliser un Cadre de référence pour la santé des femmes que nous voulons proposer à nos gouvernements et qui nous servira en quelque sorte de plate-forme de revendications. Or, il nous est apparu qu’une des étapes incontournables de cette démarche consistait justement à définir le concept de santé. Le texte qui suit se veut une réflexion préliminaire pour nous stimuler dans la recherche d’une définition qui nous convienne véritablement.
Il existe en gros deux grandes tendances lorsqu’il s’agit de définir la santé et la maladie:
- La première voit la santé comme la faculté d’adaptation d’un individu à son milieu de vie. En ce sens, sa perception diffère d’une personne à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une époque à l’autre: elle n’a pas la même résonance pour nous qu’elle avait pour nos grand-mères ou pour les femmes des débuts de la colonie; elle ne veut pas dire la même chose pour une femme qui travaille dans un bureau, pour une agricultrice, pour une mère monoparentale et pour un mannequin; elle n’a sans doute pas le même sens non plus pour l’Haïtienne, la Québécoise, la Chinoise ou l’Amérindienne. La maladie n’est pas considérée comme anormale mais plutôt comme faisant partie de ce processus dynamique d’adaptation à un milieu en constante évolution. La santé est perçue comme une aptitude à réagir promptement à la maladie et à retrouver son équilibre. On peut alors accorder un sens à la maladie et choisir le type d’intervention approprié en tenant compte de tous les éléments constitutifs de la vie d’un individu, qu’ils soient de nature physiologique, psychologique, sociale ou autre.
- La seconde tendance, maintenant dominante, s’est développée avec l’apparition de la recherche clinique, alors qu’une partie de la profession médicale a adopté la thèse de la maladie à cause unique ayant une existence en soi, indépendante de l’individu. Ce qui suppose qu’on puisse attribuer à chaque maladie des caractéristiques spécifiques et distinctes qui se manifestent universellement de la même façon sur l’espèce humaine et dont on peut potentiellement identifier la cause. Cette définition de la maladie comme dérivant d’une infraction microbienne n’est certes pas étrangère au recours démesuré à l’arsenal pharmaceutique qui caractérise nos sociétés. Non seulement elle évacue toute considération des multiples causes potentielles, et notamment des causes sociales, de la maladie mais certains de ses tenants sont allés jusqu’à prétendre que tous les maux de la société étaient provoqués par un microbe et qu’ils pourraient éventuellement être résolus par un vaccin.
La maladie définie comme une déviation biologique anormale, on entretient l’illusion de la santé parfaite, de la possibilité d’enrayer totalement toutes formes de maladie, l’illusion que l’être humain peut changer son mode de vie sans avoir à payer le prix de son adaptation, l’illusion qu’en mettant au service des populations les grands progrès de la science, la santé pourra être atteinte, sans aucun effort, à l’aide de pilules.
Il y a là une volonté de définir la santé non plus comme un élément essentiel pour l’accomplissement d’une vie bien remplie mais bien comme un but en soi qui englobe tout, ainsi qu’on peut l’observer dans la définition donnée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), pour laquelle la santé est un « état de bien-être complet, physique, psychique et social et pas seulement la simple absence de maladie ou d’infirmité ».
En élargissant ainsi la perception de la santé aux limites de l’inaccessible, on donne à la définition de la maladie la possibilité de gagner elle aussi de nouvelles sphères. La profession médicale, qui jouit dans nos sociétés de l’apanage de déterminer ce qui constitue une maladie, ne se prive d’ailleurs pas de tous les moyens d’étendre son champ de compétence. Ainsi, des phénomènes de prime abord considérés comme naturels sont maintenant traités comme des maladies, comme par exemple les différentes étapes de la vie des femmes telles que les menstruations, les grossesses, la ménopause. La vieillesse aussi est désormais considérée comme une maladie et on tente de plus en plus d’en masquer les effets.
À partir du moment où le bien-être dans un sens large fait partie de la définition même de la santé, tous les maux, toutes les faiblesses, et à la limite tous les écarts par rapport à un idéal arbitrairement désigné peut justifier un traitement médical. D’ailleurs, l’augmentation de la consommation de médicaments n’est pas essentiellement reliée au traitement de maladies organiques mais bien à celui d’un grand nombre d’états psycho-sociaux: pour nous aider à fonctionner dans un monde de plus en plus stressant dans lequel les individus ont de moins en moins de prise sur leur environnement et sur les retombées négatives des « progrès » technologiques et autres. On nous prescrit des drogues pour mieux ou moins dormir, pour engraisser ou pour maigrir, pour nous stimuler, pour soulager nos états dépressifs, pour augmenter notre mémoire, notre intelligence, pour diminuer notre timidité, etc. L’être humain doit de plus en plus correspondre à un idéal de superwoman et de superman, et ce dès l’enfance alors que l’usage de médicaments tels le Ritalin se répand. Au lieu de rectifier les exigences sociales, on déclare les individus malades et on intervient auprès d’eux.
L’objectif étant d’enrayer la maladie, la profession médicale cherche le plus possible à prévenir son apparition en intervenant avant même que la maladie ne se déclare et ce non seulement par la multiplication des campagnes de vaccinations mais aussi en dépistant les personnes à risque de développer telle ou telle maladie et en les convainquant de se soumettre à des traitements préventifs. Traitements qui eux-mêmes peuvent entraîner l’apparition d’autres maladies : pensons à l’exemple des médicaments prescrits aux femmes susceptibles de développer l’endométriose et qui augmentent les risques de développer un cancer du sein. Les recherches dans le domaine de la génétique ne feront qu’accentuer cette tendance à vouloir traiter des sujets sains pour des maladies que la science considère qu’ils sont susceptibles d’attraper éventuellement.
En associant la santé à la normalité et la maladie à l’anormalité nous léguons à la profession médicale le pouvoir de décréter qui est en santé et qui ne l’est pas, qui est normal et qui est anormal. Or, ce qui est normal et anormal dérive toujours d’un jugement social et moral et varie selon les valeurs, la culture, la société. L’histoire de la médecine est riche d’exemples de pathologies qui changent de statut avec les époques et même parfois d’un intervenant à l’autre, que l’on pense à l’épilepsie, au diabète, à la maladie mentale, à l’homosexualité, à la toxicomanie, à l’alcoolisme. En conférant à la profession médicale le pouvoir de définir la maladie, on leur permet de décider de qui est mentalement malade et non responsable de ses gestes, de qui est apte ou inapte au travail, de qui est potentiellement dangereux pour la société et pour ses pairs. La maladie est alors non seulement un état biologique mais aussi un statut social que la profession médicale a le pouvoir de conférer ou de refuser. Point n’est besoin de remonter bien loin dans le temps pour se souvenir de ces femmes qu’on traitait pour des maladies mentales alors qu’elles n’en pouvaient plus d’être emprisonnées entre leurs quatre murs, des féministes qu’on a pu traiter de folles, des lesbiennes qu’on continue à envoyer chez le psychiatre pour des problèmes physiologiques.
Ce pouvoir de la profession médicale peut d’ailleurs s’étendre bien au delà de la simple définition des critères de normalité lorsqu’il s’agit de déterminer la façon dont les individus doivent se comporter afin de remédier et d’éviter la maladie. La représentation de l’étiologie d’une maladie par l’identification de comportements jugés " à risque ", n’est pas seulement un moyen de contrôle social mais également une façon d’interpréter la société et ses désordres. Phénomène qui peut engendrer des campagnes de répression contre les déviants, ou susciter l’instauration de mécanismes de régulation des comportements des populations. Dans plusieurs états des États-Unis, des parents ont récemment perdu la garde de leurs enfants parce qu’ils étaient trouvés coupables de fumer et que ce comportement est jugé néfaste pour la santé. Des médecins refusent des traitements à des femmes enceintes parce qu’elles se font suivre par une sage-femme; d’autres rejettent de leurs cabinets les femmes ménopausées qui ne veulent pas prendre d’hormones. Des infirmières nous avisent maintenant de ne plus embrasser nos enfants sur la bouche de crainte de leur transmettre des microbes! De plus en plus d’entreprises exigent des examens médicaux avant l’embauche sans nécessairement que le lien soit évident entre les tests demandés et l’emploi dont il est question.
Pourtant, la profession médicale est loin d’avoir prouvé qu’elle détenait la vérité, ni même que l’approche biomédicale était particulièrement efficace si on se fie à l’état de santé de nos sociétés et à l’engorgement des hôpitaux. Sa plus grande réussite est d’avoir su imposer son point de vue selon lequel la maladie est notre pire ennemie et que la seule façon de protéger nos corps d’une menace constante est de suivre les consignes de la " science médicale ". Et si la maladie n’était pas une ennemie mais parfois un mode d’expression de l’être? Si on voyait effectivement la santé comme une faculté d’adaptation de l’être à son milieu? On aurait peut-être moins tendance à traiter l’individu quand les problèmes viennent du milieu. C’est d’ailleurs ce que les féministes font depuis de nombreuses années en revendiquant la reconnaissance des déterminants sociaux et économiques de la santé.
Chantal Lapointe
VOICI LA LISTE DES AUTRES ARTICLES DU SP, no 15, Printemps 1998