Sans préjudice...pour la santé des femmes. Numéro 15, Printemps 1998
Je travaille au sein d’IRIS Estrie, un organisme d’intervention, de soutien et de prévention du sida, comme travailleuse de milieu. Voilà presque deux ans que je consacre mon travail au dossier « femmes en situation à risque », soit les travailleuses du sexe. Je parcours les établissements de danses érotiques de la région. Ces « clubs » offrent des services de danse contact à 10$ ou plus connus sous le nom de laps dancing.
Ceci dans le cadre d’un projet, nommé CATWOMAN, dont le but est de diminuer la transmission du VIH/sida chez ces femmes qui souvent ne se considèrent pas prostituées ou qui ont des offres de gains importants pour ne pas se protéger. Mes interventions sont axées sur l’écoute, la référence et le support des femmes dans leur cheminement. Simplement les prendre là où elles sont rendues, avec ce qu’elles font et surtout ce qu’elles sont, sans les juger. Voilà le principe de base de l’approche de réduction des méfaits avec laquelle nous travaillons. Cette démarche souligne la nécessité de réduire les effets négatifs d’une situation parmi des personnes qui, pour le moment, sont incapables de tout changer.
La réalité observée dans ce milieu m’amène à faire appel à vous. Car ces femmes sont discréditées : en les disant manipulées, on les rend encore plus vulnérables, invisibles. Qui peut juger une travailleuse qui, comme bien des femmes, se retrouve un jour cheffe de famille, sans emploi mais avec toujours en elle la fierté, la dignité, son besoin de valorisation, d’affirmation et d’autonomie?
Je pourrais vous sortir quelques faits choquants, ou juste vous parler du côté obscur du métier, celui que nous montrent les médias par exemple. Mais qu’est-ce que cela va changer dans les conditions de vie des travailleuses du sexe que vous sachiez combien d’entre elles consomment de la drogue ou de l’alcool, combien d’argent gagnent-elles et pour qui travaillent-elles? Voilà des années, voire un siècle que l’on sait tout cela et rien n’a changé. Pas une pancarte ou croisade morale n’ont fait bouger les choses, sinon de détériorer encore plus les conditions de travail de ces femmes.
On prône la prise en charge, alors laissons tomber nos barrières morales, donnons une voix à ces femmes, donnons-leur du pouvoir comme travailleuses autonomes et libres de leur choix. Là, elles nous parleront de leurs rêves, de leurs aspirations et elles décideront elles-mêmes des conditions dans lesquelles elles veulent vivre. De reconnaître qu’elles choisissent elles-mêmes de faire le métier permettrait qu’elles soient moins exploitées. Dites que quelqu’un est une proie et très vite les prédateurs arriveront, mais ralliez-vous autour de cette proie et les prédateurs s’éloigneront. Il faut briser l’isolement de ces femmes et reconnaître leur participation à la société.
Je crois qu’il est important de réfléchir à ce sujet car à un moment ou à un autre nous sommes confrontées à ces problématiques (danse érotique, prostitution, pornographie, etc.). Il ne s’agit pas de savoir si on est pour ou contre mais plutôt de se demander comment faire pour aider la cause de ces femmes. Afin qu’elles retrouvent l’estime d’elles-mêmes et le goût à la vie dans le respect de leur santé, afin que nous n’excluions plus les travailleuses du sexe quand nous parlons des femmes. Au delà de notre indignation, passons à l’action!
Ces quelques lignes touchent peut-être une corde sensible en vous alors, si vous avez des commentaires ou des questions, nous essaierons d’y répondre ensemble. Il y aura d’ailleurs des animations-échanges sur la démystification des métiers du sexe pour la région de l’Estrie au cours de l’automne 1998.
Brigit Côté
projet CATWOMAN