Féminisme et oppression de la grosseur

Sans préjudice...pour la santé des femmes. Numéro 15, Printemps 1998

Nous croyons que l’oppression faite aux grosses femmes est une réalité trop peu abordée par le mouvement féministe. Nous espérons que les années 90 seront source de questionnement et de réflexion critique à cet égard. Ces propos terminaient la présentation de l’Obsession de la minceur : un guide d’intervention publié en 1991 par le Centre des femmes de Verdun.

Cette cause a-t-elle avancé depuis la formulation de ce souhait alors que nous touchons à la fin de la décennie? Pas assez en tout cas pour que l’expression « oppression de la grosseur » ne provoque un malaise même dans une assemblée de féministes!? Comment douter que cette lutte soit nécessaire quand toutes les femmes sont constamment bombardées de messages qui les incitent à mettre une énergie incroyable à vouloir changer leur corps (en maigrissant) et amènent les grosses femmes en particulier à le détester? Jugées sur leur « inaptitude » à se conformer à un idéal unique de beauté, ces femmes ne sont plus libres, elles sont prisonnières par l’âme et par le corps. Il faut que ça cesse.

Voici quelques constats que je soumets à votre réflexion à cet égard.

  • Il y a toujours eu des gros et des grosses dans l’humanité. Il y en aura toujours. Le processus même de la vie est fondé sur la diversité. Si des femmes sont charnues, larges, grandes, grosses ou tout autant petites, minces ou étroites c’est avant tout et surtout parce qu’elles ont hérité de ces formes de leurs parents, de leurs grands-parents, de leur lignée.
  • Un grand nombre de faussetés, d’erreurs fondamentales sévissent encore et encore sur l’alimentation, la sédentarité, la santé des grosses femmes. De nombreuses recherches qui vont à l’encontre de la « mythologie » médicale sur ce sujet sont sciemment écartées par les organismes de santé officiels.
  • Faire maigrir les femmes, très souvent au détriment de leur santé, est une vaste entreprise des plus lucratives pour les « spécialistes » de la diète. Supportés par le puissant lobby des compagnies pharmaceutiques, ils sont plus actifs que jamais. Ils dépossèdent les femmes de la confiance en leur capacité de faire les bons choix en regard de leur corps, de leur santé et leur nient le droit de s’épanouir dans leur façon d’être spécifique.
  • Maintes théories psychologiques donnent un caractère pathologique aux différences corporelles des femmes et souscrivent à l’idée destructrice que quelque chose ne va pas chez les grosses femmes, qu’elles ont de graves problèmes personnels qui les poussent à s’empiffrer. Vivre au quotidien avec la possibilité d’être discriminée dans l’emploi, défavorisée dans son droit de recevoir des services de santé de qualité, confrontée à des endroits difficiles d’accès, harcelée de toutes parts pour maigrir, méprisée publiquement et niée dans son pouvoir de séduction peut détruire l’harmonie naturelle qu’une femme éprouve avec son corps et la priver d’une grande partie de sa vie créatrice.
  • Une multitude d’images négatives, stéréotypées sont projetées par les médias de masse face aux grosses personnes. Que de vies gâchées à cause de ces messages oppressifs! Ils font des ravages chez les adolescentes. Certaines sont convaincues que tout vaut mieux (même la mort) que la vie dans un corps de grosse.
  • Maintenant, voici quelques pistes d’action essentielles pour que les choses bougent.

  • Les grosses femmes ont besoin de vivre une démarche de réconciliation avec leur corps. Un cheminement qui leur permette de le considérer comme sain et adéquat, de le respecter dans son évolution et de le voir comme un formidable outil qui permet de ressentir le bonheur d’être vivantes, de communiquer et de créer. Que leurs histoires personnelles, trop souvent tissées d’oppression et de dépression, puissent désormais s’inscrire dans la quête d’un sens puissant de leur identité et d’un hymne à la vie, à la joie.
  • La diffusion d’outils, qui révèlent que grosseur ne rime pas nécessairement avec maladies ou désordres psychologiques, où le poids est considéré avant tout comme une caractéristique physiologique qui varie d’une personne à l’autre, est une absolue nécessité. De la connaissance de la vérité, découleront plus de respect et de justice pour les grosses femmes.
  • Les grosses femmes peuvent mutuellement se supporter dans une démarche pour vivre plus pleinement leur vie. De la réconciliation avec le corps, vient le désir de mieux le traiter en faisant des choix plus éclairés si cela s’avère nécessaire. Être en paix avec la nourriture, ressentir le plaisir de bouger, se vivre comme une personne en évolution, diriger son énergie vers des objectifs importants pour soi (et non en fonction du modèle esthétique obligé actuel), voilà la véritable SANTÉ pour quiconque. Des ressources communautaires devraient être réclamées pour donner aux femmes qui le désirent les moyens de poursuivre ces objectifs.
  • Des interventions énergiques, auprès des médias en particulier, seraient grandement nécessaires pour les inciter à montrer des femmes rondes de tous les milieux (travail, sports, arts, médias, politique, etc.) pleines d’énergie et de projets, heureuses et entourées, qui croient en leurs possibilités de se réaliser telles qu’elles sont. Encore faut-il pour les convaincre, élargir nous-mêmes notre propre vision, notre conception personnelle de la beauté pour y inclure les femmes aux formes généreuses.
  • Collectivement les féministes devraient encourager l’émergence au Québec d’un mouvement d’acceptation des grosses femmes, voué à la promotion de leur santé, de leur dignité, de leur bien-être. L’histoire a souvent fait la preuve que la société se coupe d’une contribution superbe et utile à la culture de tous ces gens qu’elle force à vivre en marge. Pouvons-nous nous priver encore longtemps de l’énergie, de la créativité de tant de femmes blessées, enlisées dans des remises en question perpétuelles face à leur corps, face à leur droit de vivre leur vie dans leur spécificité, dans leur unicité? Les supporter c’est leur donner l’espoir d’une nouvelle perspective où elles puissent s’épanouir selon leur nature propre.

Une grosse femme qui avance résolument sur le chemin de l’acceptation de soi est non seulement un modèle d’affirmation pour ses semblables, mais elle peut aussi donner la cadence à toutes les autres femmes qui veulent sortir des ornières de la peur obsessive et paralysante de GROSSIR.

Elle marche ... sur la « Chaussée des géantes ».

Diane Lesage