Violence faite aux femmes : diagnostiquer les commotions cérébrales

par , (Réseau québécois d'action pour la santé des femmes)

18 fév 2015   4 Commentaires    Rubrique : Blogue   
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Nous formulons l’hypothèse suivante : si une femme reçoit plusieurs coups de poing dans la région du lobe frontal, cela peut engendrer des lésions qui la prédisposent à développer un syndrome frontal entraînant à son tour des modifications des traits de sa personnalité.

commotion cérébrale

Ce syndrome frontal pourrait expliquer les comportements dysfonctionnels qu’on peut voir en règle générale dans le tableau clinique du trouble de personnalité limite. Par exemple : l’impulsivité et les comportements autodestructeurs. Ces traits de personnalité ne pourraient-ils mieux s’expliquer par un syndrome frontal et/ou par une commotion cérébrale? En conséquence, les traitements différant selon que l’on traite des troubles de personnalité limite, un syndrome frontal et/ou une commotion cérébrale, si on traite la victime en fonction d’un diagnostic erroné, on n’applique pas le bon traitement avec les conséquences que cela entraîne.

Depuis plusieurs années, je m’intéresse aux conséquences physiques et psychologiques que subissent des victimes d’actes criminels, particulièrement les victimes d’agression sexuelle, de violence conjugale et d’exploitation sexuelle ainsi qu’aux interventions qu’on leur procure.

J’ai observé que lorsque les victimes vont chercher de l’aide, évaluations et traitements sont centrés sur les infections transmises sexuellement (ITS) et les aspects psychologiques. En de rares occasions, sinon jamais, on évalue la possibilité d’une commotion cérébrale et encore moins un syndrome
« postcommotionnel ».

J’ai observé que lorsque les victimes vont chercher de l’aide, évaluations et traitements sont plutôt centrés sur les infections transmises sexuellement (ITS) et les aspects psychologiques. En de rares occasions, sinon jamais, on évalue la possibilité d’une commotion cérébrale et encore moins un syndrome « postcommotionnel ». Ce qui est plus surprenant, c’est que beaucoup de liens ont été établis entre la commotion cérébrale et les sports. Pourtant, on s’est peu préoccupé du lien entre la violence faite aux femmes et la commotion cérébrale.

Pourtant, les risques d’avoir des coups à la tête sont importants surtout lors d’une agression, d’un viol et de la violence conjugale. C’est à se demander pour quelle raison cette hypothèse n’est pas envisagée par les professionnels, surtout lorsqu’on sait que les femmes sont plus vulnérables aux commotions cérébrales (D. Ellemberg 2013). Mon objectif est de sensibiliser les intervenants auprès de ces victimes concernant les risques d’une commotion cérébrale lors d’une agression, et de susciter de l’intérêt pour des recherches dans ce domaine afin d’améliorer les soins aux victimes d’actes criminels.

Puisque le terme de commotion cérébrale est un concept mieux connu, nous allons utiliser ce terme au lieu de celui de traumatisme crânien. La commotion cérébrale peut être causée par de nombreux mécanismes. Un coup direct à la tête, un coup à la mâchoire, un mouvement de rotation et/ou d’accélération soudaine et/ou une décélération brusque de la tête peuvent tous entraîner les signes et les symptômes d’une commotion cérébrale. En conséquence, on peut facilement conclure qu’une personne qui subit de la violence lors d’une agression physique peut être à risque très élevé de subir une commotion cérébrale. En effet, ces victimes, lorsqu’elles subissent l’agression, peuvent être plaquées sur une surface dure comme un plancher ou un mur, recevoir plusieurs coups de poing. Elles peuvent être secouées. Les risques de subir une commotion cérébrale sont aussi élevés qu’une personne qui exerce des sports de contact comme le football ou la boxe.

La commotion cérébrale

En fait, qu’est-ce qu’on entend par une commotion cérébrale? C’est une perturbation de la fonction cérébrale provoquée par un choc direct ou indirect à la tête. Au moment de ce choc, le cerveau se déforme et des fibres nerveuses se rompent. Les activités chimiques et électriques du cerveau sont alors perturbées pendant plusieurs jours, voire des semaines et peuvent mener à des lésions neurologiques permanentes. Donc, on peut parfaitement imaginer, dans un contexte de violence au quotidien, que les femmes peuvent subir des commotions cérébrales multiples ou des subcommotions.

Les subcommotions se définissent par des chocs qui ne sont pas assez intenses pour occasionner une commotion cérébrale, mais ces chocs répétés que les victimes subissent au quotidien peuvent endommager les cellules du cerveau causant ainsi des dérèglements neurochimiques et neuroélectriques importants. Ces chocs répétés à intensité subcommotionnelle augmentent donc les risques de commotion cérébrale. En conséquence, les femmes qui ont subi de la violence dans l’enfance ou qui participaient à des sports de contact sont encore plus à risques lors d’une agression.

On parle également du « syndrome postcommotionnel » (classification internationale des maladies ou CIM) ou du « trouble postcommotionnel » (classification DSM) qui sont une condition dans laquelle des symptômes sont manifestés sur les plans psychologiques, émotionnels (anxiété et dépression), sur le plan des troubles cognitifs (troubles amnésiques et de concentration) et celui des troubles physiques (céphalée, étourdissement, insomnie, fatigue, sensibilité au bruit et à la lumière), ces symptômes persistent au-delà de six semaines après l’impact et perturbent plusieurs sphères de la vie quotidienne du patient sur les plans sociaux, familiale et professionnelle. (D. Ellemberg 2013)

L’origine psychogénique versus neurogénique n’est toujours pas clairement établie au sein des chercheurs (McCauley, S.R., et al 2008) car il existe une controverse entourant la reconnaissance du diagnostic de ce syndrome postcommotionel. Cette controverse est centrée sur la nature subjective de la description des symptômes, et le fait que ces derniers sont rapportés essentiellement par la clientèle (D. Ellemberg 2013), ce qui pourtant est également le cas de la plupart des diagnostics en psychiatrie dont on ne remet pas la reconnaissance en question.

Le chevauchement des symptômes

En fait, la difficulté dans le diagnostic réside dans le chevauchement des symptômes. En effet, les symptômes attribuables à une commotion cérébrale peuvent persister pendant des mois après la guérison. Les personnes affectées accuseront principalement des céphalées, des étourdissements, des pertes de concentration, de la fatigue, des changements de l’humeur, des troubles du sommeil et de la mémoire. Or, ces symptômes peuvent être confondus facilement avec des troubles psychiatriques particulièrement les troubles psychosomatiques, le stress post-traumatique, la dépression et le trouble de personnalité limite. Il en va de même pour les troubles amnésiques que certaines victimes éprouvent lors des agressions et qui cependant peuvent être plus en lien avec une commotion cérébrale qu’avec une amnésie dissociative. Pourtant, beaucoup d’intervenants interprètent cette amnésie comme de la dissociation. En conséquence, la prudence et la rigueur sont donc de mise dans l’interprétation des symptômes pour ainsi éviter une erreur de diagnostic.

Je ne nie pas la présence d’une conséquence psychologique, mais il faut s’assurer qu’elle ne soit pas en lien avec une commotion cérébrale. J’ai conscience que ces symptômes se manifestent couramment dans la vie courante de même qu’il peut être très difficile de savoir s’ils sont provoqués par la commotion cérébrale, surtout lorsqu’on pense que certaines victimes ne vont pas nécessairement consulter immédiatement après une agression, et que même parmi ces femmes, certaines iront consulter seulement plusieurs années après une agression.

N’oublions pas qu’un mauvais diagnostic peut entraîner une série d’interventions inappropriées et peut engendrer des événements négatifs, voire néfastes pour la santé de la victime (effets secondaires des médications). Cela peut avoir des conséquences sur son rétablissement.

C’est une responsabilité éthique, morale et légale de bien les évaluer, et cela implique de prendre en considération que les symptômes pourraient être liés à une commotion cérébrale. N’oublions pas qu’un mauvais diagnostic peut entraîner une série d’interventions inappropriées et peut engendrer des événements négatifs, voire néfastes pour la santé de la victime (effets secondaires des médications) et qu’il peut avoir des conséquences sur le rétablissement de la personne. Donc, encore une fois, la prudence et la rigueur dans l’évaluation sont de mise si l’on ne veut pas nuire à la clientèle, surtout si on sait qu’une commotion cérébrale est une condition potentiellement à risque de dommages neurologiques permanents. En conclusion, la commotion cérébrale nécessite un diagnostic précoce pour mieux intervenir.

Recommandations

Considérant le droit des victimes de recevoir des soins appropriés à leur état et le droit des victimes de recevoir des soins de qualité, nous recommandons :

  • qu’un protocole standardisé soit instauré dans l’évaluation d’une victime d’actes criminels qui inclurait une évaluation potentielle d’une commotion cérébrale voire même un trouble postcommotionnel;
  • que les victimes d’actes criminels soient évaluées non seulement par un intervenant en santé mentale, mais également par un neurologue et un neuropsychologue;
  • que lorsqu’une femme se représente avec des symptômes psychologiques, qu’on évalue la possibilité d’une agression et, si tel est le cas, qu’on évalue la possibilité d’une commotion cérébrale;
  • qu’un programme de sensibilisation/éducation soit instauré pour que tous les intervenants du milieu médical et communautaire soient capables de mieux repérer les signes et les symptômes d’une commotion cérébrale;
  • qu’un programme de prise en charge des victimes d’actes criminels soit instauré qui inclurait la prévention des commotions et du stress post-traumatique, ceci dans le but de prévenir les séquelles à long terme des commotions cérébrales et également du stress post-traumatique;
  • que la communauté scientifique fasse des recherches pour permettre d’apporter un éclairage sur les liens existants les différentes formes d’agression et les commotions cérébrales. Ces recherches permettraient de formuler des recommandations conduisant à une amélioration des interventions auprès des victimes d’actes criminels.

– Josée Marie Legault, infirmière bachelière, membre du RQASF

Références

Bryant, R.A. (2008). Disentangling mild traumatic brain injury and stress reactions. New England Journal of Medicine, 358(5),525-527.

Ellemberg,Dave. (2013). Les commotions cérébrales dans le sport : Une épidémie silencieuse. Montréal : Les Éditions Québec-Livres.

McCauley, S.R., et coll. (2008). Correlates of persistent postconcussional disorder: DSM-IV criteria versus ICD-10. Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology,30(3),360-379.

4 commentaires Ajouter un commentaire

  • Bonjour, est-ce que les bourdonnement que l’ont ressent lors d’une commotion cérébrale disparaît ? Merci

  • Selon la littérature scientifique, les symptômes associés à la commotion cérébrale disparaissent avec un traitement et du repos. Habituellement, les symptômes d’une commotion cérébrale durent moins de 24 heures dans la plupart des cas. Ce commentaire ne remplace en aucun cas l’avis d’un médecin ou de tout autre professionnel.

    Josée Marie Legault infirmière à la retraite

    • Les commotions cérébrales et leurs conséquences semblent être très méconnues du grand public, et même d’un grand nombre de personnes provenant du milieu de la santé du Québec. Si certains signes et symptômes dus à une commotion cérébrale peuvent paraître avoir disparus après quelques semaines, la réalité est toute autre. Les effets à long terme, tant physique que mentaux, sont bien connus. Les risques de développer des maladies neurodégénératives (voir l’étude du Dr Bennet Omalu, en 2005) sont documentées ainsi que de nombreux troubles cognitifs et comportementaux. Notons, des problèmes d’attention, de mémoire et de gestion des émotions. Je vous suggère le livre de vulgarisation scientifique du Dr Dave Ellemberg. «Tenir tête à la commotion cérébrale».

  • Arrivée aux urgences accompagnée de mon conjoint, après plusieurs coups à la tête. Très désorientée, après une perte de connaissance; j’ai vu un tunnel. Je suis paniquée. J’ai rencontré un psychiatre; descente aux enfers. Hospitalisée en santé mentale. Je ne vais pas bien; on m’administre des somnifères. La violence conjugale n’a jamais été reconnue; le psy consultait mon conjoint pour me soigner. L’année d’avant, j’ai eu une déviation de la cloison nasale, avec sinusites à répétions, j’ignorais le lien avec les coups portés.

    Bref, personne ne m’a jamais crûe, il a fait le beau, il a fait le gentil. Moi, j’en ai bavé.
    Je ne suis plus avec; aujourd’hui. Si c’était à refaire, je partirais dès les premier signe de violence.
    J’ai trop attendu: 7 ans. Je suis toujours suivie en santé mentale, la violence n’est toujours pas reconnue (il faut que les professionnels voient des bleus et je n’en avais pas). Je suis traumatisée et hypothéquée à vie. Lui s’en lave les mains.

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