Santé : l’approche spécifique

L’approche spécifique découle du paradigme mécaniste de la santé qui a cours dans le réseau de la santé et des services sociaux. Elle « compartimente » la personne. Le personnel professionnel de la santé dirige la femme vers un service spécialisé ou lui prescrit un médicament, selon sa perception de la situation ou selon les éléments cochés dans la liste de symptômes du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM). Chaque problème doit entrer dans une petite case. Par exemple, on réfèrera une femme en toxicomanie pour qu’elle règle un problème de dépendance… sans tenir compte de la violence conjugale qu’elle vit et qui est pourtant ce qui la pousse à consommer.

À son arrivée dans un centre pour toxicomanes, elle sera orientée vers une maison d’hébergement du réseau de la santé où on lui dira : « Vous êtes victime de violence, […] on va vous référer ailleurs. » Cette approche fait en sorte que la personne n’est pas considérée dans sa globalité. Certaines femmes préfèrent donc frapper aux portes des organismes de femmes. Elles s’y sentent plus valorisées et mieux accueillies.

Chaque personne est unique et l’approche selon laquelle un médicament spécifique peut convenir à toute personne « correspondant » à une liste de critères précis n’est guère scientifique.

Médicalisation systématique

Dans le réseau de la santé, les femmes sont rarement considérées dans leur globalité; elles reçoivent un diagnostic et, dans bien des cas, elles sont médicamentées rapidement et de manière inadéquate. Plusieurs groupes remarquent une augmentation du nombre de femmes diagnostiquées et médicamentées. Pour certaines d’entre elles, la médication est appropriée et indispensable, car elle leur permet de fonctionner, de se sentir mieux, voire de « rester en vie ». Pour d’autres, la médication est prescrite « en cinq minutes », n’améliore en rien la situation et provoque des effets secondaires indésirables, tels qu’une prise de poids ou une baisse de libido, par exemple. Comme il n’y a pas de suivi, la santé de ces femmes risque de se détériorer.

Diagnostics éclairs

Bon nombre de travailleuses dénoncent le fait que les psychiatres posent des diagnostics rapides, sans prise en compte du vécu des femmes. Elles remarquent une hausse du nombre de participantes ayant reçu un diagnostic de bipolarité ou de personnalité limite. La dépression majeure est aussi diagnostiquée dans de nombreuses situations de vie où certaines émotions sont tout à fait justifiées. Comme si la colère, la tristesse, la douleur, etc. devaient être évacuées à tout prix, comme s’il n’était pas normal de souffrir à la suite de certains évènements.

« « Personnalité limite », c’est le pire diagnostic, mais ils mettent n’importe qui dans cette case-là… Une case fourre-tout, quoi. »

Recevoir un diagnostic a des conséquences multiples et parfois positives. Il arrive que mettre une étiquette sur ce qui ne va pas rassure. Certaines femmes s’accrochent au diagnostic reçu. Un nom est enfin mis sur une souffrance jusque-là difficile à cerner.

« Mettre un nom sur le bobo, ça sécurise, mais ça ne veut pas dire que c’est vraiment ça le bobo. »

Pour d’autres femmes, au contraire, le fait qu’on leur appose une étiquette a un effet stigmatisant et accroit leur souffrance. Souffrir « officiellement » de trouble mental, c’est devoir affronter les préjugés, c’est devoir porter le poids de la stigmatisation. D’ailleurs, pour cette raison, certaines femmes n’aiment pas consulter en psychologie ou en psychiatrie dans le réseau de la santé. Elles préfèrent recevoir les services de ressources communautaires.

« Je le savais que je n’allais pas bien, mais quand on m’a mis l’étiquette, ça a été le début de mon calvaire, parce qu’on venait de me dire : ce n’est pas normal… » (une travailleuse d’un centre de femmes rapportant les propos d’une participante)

Violence conjugale

En ce qui concerne les victimes de violences conjugales, les travailleuses dénoncent le fonctionnement du système médical qui, comme nous l’avons souligné, se limite aux symptômes, pose des diagnostics et médicamente les femmes, sans tenir compte de leur vécu et de leur traumatisme. Elles insistent sur la nécessité de s’attarder à l’histoire de la personne plutôt qu’aux symptômes et de comprendre les impacts de la violence (faible estime de soi, dépression, choc post-traumatique, crise suicidaire, etc.).

Victimisation secondaire

L’attention portée aux symptômes et la non-reconnaissance de la violence entraînent souvent des conséquences dramatiques, une victimisation secondaire qui amplifie le mal-être et peut maintenir certaines femmes dans leur état de détresse.

La victimisation secondaire désigne l’ensemble des conséquences négatives ou douloureuses de la manière de réagir des proches ou du système, qui ne croient pas la personne victime. Lorsque la victime n’est pas crue, on la culpabilise, lui fait subir de la discrimination, etc.

Selon l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ), « la manière de réagir de l’entourage ou du système provoque des effets négatifs et douloureux pour la personne victime : on ne la croit pas, on minimise son traumatisme, on lui attribue une responsabilité pour ce qui s’est passé, on la blâme, on associe son malaise à son état de santé mentale, on la médicamente, on diminue son estime de soi, etc. Le fait d’avoir un diagnostic psychiatrique augmente également les risques de discrimination »1. Ne pas prendre en compte la violence, cela constitue une forme supplémentaire de violence.

« Au lieu de travailler sur la violence conjugale, ils vont donner des médicaments à ces femmes, puis ils vont les traiter pour des dépressions. Ils ne parleront pas de violence conjugale, même s’ils savent qu’elles en ont vécue. »

Plusieurs travailleuses signalent le fait que le diagnostic peut parfois nuire aux femmes lorsque les histoires qu’elles racontent sont horribles et paraissent incroyables. La parole des femmes est plus souvent mise en doute lorsqu’on leur a déjà accolé une étiquette de maladie mentale. N’est-il pas plus facile de croire que c’est une malade qui parle que de reconnaitre que la cruauté humaine, ça existe? Ainsi, dans certaines situations, il arrive que le diagnostic discrédite celle qui le porte. Les conséquences peuvent être dramatiques et irrémédiables, comme le montre l’histoire poignante de Sonia :

Immigrante, Sonia (prénom fictif) s’est installée au Québec avec son conjoint québécois. Elle se rend compte qu’il abuse sexuellement de leur petite fille. Elle n’a pas de preuve mais sa petite lui dit : « Maman, ça me fait mal ». Désespérée, elle décide de fuir en voiture avec ses enfants. Elle a un accident. En cour, le conjoint la fait passer pour folle : « Elle a failli se tuer avec les enfants! ». Elle, personne ne la croit, bien qu’elle parle très bien français. Sonia s’est suicidée. Son conjoint a obtenu la garde des enfants.

Médication, effets secondaires, suivi

Une prescription est souvent changée sans que soient expliqués les effets secondaires ou la raison du changement. Le personnel professionnel de la santé emploie son expertise et son autorité pour procéder de façon expéditive, ce qui laisse peu de place au dialogue. Une travailleuse raconte avoir accompagné une femme qui délirait chez un psychiatre. Celui-ci a changé la médication sans donner aucune explication.

Des travailleuses souhaitent de meilleurs suivis en ce qui concerne la prise de médicaments.

« Ce que nous déplorons, c’est le manque de services, parce que nous pensons que oui, la femme peut prendre des médicaments, oui, ça peut l’aider, mais dans la mesure où il y a un suivi thérapeutique pour qu’éventuellement elle n’en ait plus besoin. »

« C’est important d’être suivie. « Est-ce que je prends la bonne dose? Est-ce que c’est la bonne médication pour moi? » Les femmes ne le savent pas, elles n’ont pas de suivi. » (une travailleuse d’une maison d’hébergement pour femmes victimes de violences conjugales)

  1. AGIDD-SMQ (2010). La victimisation secondaire : une question de droits, Montréal, AGIDD-SMQ, p. 5.

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