Le personnel des organismes est débordé

Les relations d’aide peuvent être valorisantes et procurer aux travailleuses le sentiment d’agir pour la justice sociale. Aider n’en comporte pas moins d’importants revers, même quand on travaille pour un organisme dont c’est la mission. Les travailleuses des groupes de femmes, qui ne sont pas à proprement parler des ressources d’aide, sont affectées par ce qu’elles vivent.

La nature même du travail, qui implique un contact quotidien avec des femmes vivant de la détresse, peut compromettre la santé. Cependant, les travailleuses désignent tout particulièrement le désinvestissement de l’État dans les programmes sociaux et dans le réseau de la santé comme facteur central affectant leurs conditions de travail. Précisons que nous ne tenons pas compte, dans cette recherche, des facteurs d’ordre organisationnel (mauvaise gestion, harcèlement, etc.) qui peuvent également expliquer divers problèmes de santé au travail.

Surcharge de travail

Plus de participantes, plus de complexité, plus de travail : ainsi pouvonsnous résumer la situation. Les réponses au questionnaire nous apprennent que dans plus de la moitié des groupes (58 %), les travailleuses font des heures supplémentaires rémunérées ou compensées en temps et que dans près du quart des groupes (24 %), elles font des heures supplémentaires bénévoles.

« Il a fallu, par exemple, ajouter une travailleuse dans l’équipe du centre de jour, augmenter les heures de travail et le temps d’accompagnement. Donc, surtout question budget, cela fait une différence. On n’y arrive pas. »

Par exemple, des travailleuses effectuent des heures supplémentaires afin de s’assurer du bien-être de certaines femmes, en dehors de leurs heures de travail : « Ça m’est déjà arrivé d’appeler des participantes de chez moi, le soir, pour savoir si elles allaient bien. Cela ajoute énormément à ma tâche et à mon stress. »

L’augmentation du nombre de participantes confrontées à des difficultés émotionnelles ou à des problèmes de santé mentale est une des causes de la surcharge de travail. Dans 71 % des organismes, les travailleuses se sentent parfois ou régulièrement dépassées par la quantité de travail qu’elles doivent accomplir. Selon 86 % des organismes, les problèmes de santé mentale des participantes nécessitent plus de travail. Une travailleuse donne l’exemple de son groupe qui reçoit maintenant, en moyenne, 65 femmes en détresse par jour, alors qu’il en recevait auparavant de 40 à 45.

Cependant, la surcharge de travail n’est pas attribuable uniquement au nombre plus élevé de participantes en difficulté. Non seulement il y a multiplication des tâches à accomplir, mais on constate aussi que certaines de ces tâches sont de plus en plus complexes.

Démystifier les problèmes

Accueillir, écouter et comprendre toutes les femmes, peu importe qui elles sont, fait partie intégrante de l’intervention féministe. Toutefois, le temps nécessaire pour démystifier les problèmes des femmes s’est multiplié pour diverses raisons. La dégradation des conditions de vie, l’augmentation de l’itinérance chez les femmes et la toxicomanie (incluant la surconsommation de médicaments) modifient nécessairement la démarche d’écoute. Une travailleuse d’un CALACS explique que saisir l’histoire de vie de certaines femmes et comprendre leurs problèmes multiples exigent souvent un temps fou. Le lien de confiance, nécessaire à l’entraide, ne s’établit pas facilement lorsqu’une femme a été abusée, violentée et qu’elle arrive au Centre meurtrie.

« Il faut des intervenantes polyvalentes! Il faut connaitre toutes les problématiques, pouvoir régler tous les problèmes, avoir réponse à tout. J’ai des capacités, mais j’ai aussi des limites. »

Effectuer des suivis individuels

Bien que tous les organismes n’acceptent pas d’effectuer des suivis individuels avec des participantes, plusieurs travailleuses se retrouvent régulièrement dans l’obligation d’en faire, ce qui demande, encore une fois, du temps et une réorganisation des activités. Par exemple, une travailleuse d’un organisme en employabilité reçoit maintenant des femmes qui éprouvent d’importants problèmes communicationnels et relationnels. Un plus long processus s’impose : des rencontres individuelles portant sur la communication et l’estime de soi doivent être effectuées avant que ces femmes puissent intégrer les activités de groupe.

Référer

Les travailleuses ont mentionné à maintes reprises devoir passer plus de temps à faire des références. En effet, la plupart des organismes doivent parfois (59 %) ou régulièrement (39 %) guider vers d’autres ressources certaines participantes qui ont des problèmes de santé mentale. Plus des trois quarts des organismes affirment recevoir, parfois ou régulièrement, des femmes qui n’auraient pas dû leur être référées.

Trouver une ressource adaptée pour une participante demande beaucoup de temps. La travailleuse doit d’abord s’assurer de bien comprendre l’ensemble des problèmes, trouver ensuite une ressource appropriée, expliquer la nature des problèmes et enfin, veiller à ce que la femme soit accueillie. Certaines travailleuses soulignent que lorsqu’elles doivent référer une femme à un CSSS, le processus est encore plus long, puisqu’il leur faut expliquer la situation à plusieurs personnes avant de trouver la bonne personne-ressource.

De plus, la difficulté d’accéder à des services d’hébergement pose un véritable problème. Certaines travailleuses signalent qu’elles passent beaucoup plus de temps qu’auparavant au téléphone pour trouver des lits disponibles lorsque des femmes ont besoin d’être hébergées.

Accompagner

Les travailleuses passent plus de temps à accompagner des femmes qui ont besoin de soins ou de services dans le réseau de la santé. L’inaccessibilité des services sociaux et des services de santé explique en grande partie la nécessité des accompagnements.

Par exemple, comme nous l’avons vu, on refuse à certaines femmes l’accès à l’urgence d’un hôpital, parfois la seule option pour obtenir des soins de santé. Il arrive que la travailleuse doive accompagner une participante plusieurs fois à l’urgence et ait même à intervenir pour que la femme reçoive les services dont elle a besoin. Étant donné la difficulté d’accéder aux services sociaux et aux services de santé, des participantes comptent sur les groupes communautaires pour obtenir de l’information et pour être accompagnées à leurs rendez-vous médicaux. Certaines participantes éprouvent de la difficulté à s’exprimer, et le personnel médical dispose de peu de temps pour saisir l’ensemble de leurs problèmes. Voilà des tâches qui « demandent beaucoup ».

Certains organismes ne peuvent offrir des services d’accompagnement, notamment lorsque l’équipe de travail est réduite. Néanmoins, certaines travailleuses aident les femmes à préparer leur consultation médicale (à faire la liste de questions à poser, par exemple).

Effectuer davantage de suivis juridiques

Dans l’enquête postale, 27 % des groupes affirment que les participantes ont plus de problèmes judiciaires qu’avant. Certains groupes doivent prendre le temps d’accompagner les femmes en cour ou d’effectuer les démarches pour elles. Or, les processus judiciaires peuvent s’avérer très longs et comporter de nombreux obstacles pour les femmes1.

Pour une travailleuse, ce n’est pas tant le nombre de suivis juridiques qui pose problème que le fait d’avoir à expliquer aux autorités et à l’entourage de la femme ce qu’est la violence conjugale, et de devoir les sensibiliser aux impacts de celle-ci sur la santé. On assiste à une recrudescence de la banalisation de la violence que vivent les femmes, voire même à une non-reconnaissance de cette violence, ce qui, selon cette même travailleuse, est lié à la montée des discours masculinistes.

Comprendre, voire gérer la médication

Une majorité de groupes (60 %) considèrent que la consommation de médicaments des participantes ayant des problèmes de santé mentale interfère avec leur travail. Des changements structurels doivent être effectués. Dans les maisons d’hébergement, les travailleuses doivent se doter d’un système de gestion des médicaments des participantes. Dans de nombreux groupes, les travailleuses prennent le temps de chercher de l’information pour comprendre la médication et ses effets secondaires, et sensibilisent les femmes aux dangers de la surconsommation de médicaments. Ces démarches exigent du temps et beaucoup de vigilance. Les travailleuses sont-elles toujours conscientes des risques qu’elles courent en prenant de telles responsabilités?

Se tenir à jour

Finalement, les travailleuses doivent effectuer énormément de recherches pour être bien informées sur la grande diversité des problèmes rencontrés. L’actualisation des connaissances fait partie du travail des groupes, mais ces recherches demandent maintenant beaucoup de temps puisqu’elles portent sur un nombre infini de problématiques de plus en plus complexes.

En bref, de plus en plus de participantes éprouvent des problèmes souvent plus lourds et plus complexes que par le passé, ce qui constitue une surcharge de travail quotidienne pour les travailleuses.

  1. REGROUPEMENT QUÉBÉCOIS DES CALACS, RCALACS (2011). 4e phase de la Campagne de sensibilisation gouvernementale en matière d’agressions sexuelles.

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