La vie interne des organismes est perturbée

Sur le plan de la gestion, interagir avec des participantes ayant des comportements imprévisibles est un défi pour les organismes. En effet, ceux-ci doivent prendre des mesures pour que les comportements de certaines femmes ne perturbent pas la vie interne ou les activités de groupe, ou qu’ils ne provoquent pas la peur chez les participantes ou les travailleuses. De plus, ils doivent tenir compte de la médicamentation des femmes. Enfin, étant donné l’urgence d’aider certaines femmes, la vie associative de l’organisme est aussi souvent mise de côté.

…par les crises

Bien que des participantes éprouvant des problèmes de santé mentale sévères s’intègrent parfois très bien aux groupes, plusieurs travailleuses soulignent la difficulté d’intervenir auprès de femmes qui ont des crises de panique ou des crises dues à la consommation de médicaments ou de substances, par exemple.

Une travailleuse donne l’exemple d’une intégration réussie : une femme schizophrène participe sans difficulté aux activités de son centre. Elle lutte pourtant quotidiennement pour se maîtriser. Cette participante entretient de bons rapports avec les autres femmes et demeure fonctionnelle au cours des activités. Elle parvient ainsi à briser sa solitude. Dans d’autres cas, néanmoins, la vie interne de l’organisme est bouleversée par les crises de certaines femmes.

« Le choix est déchirant; nous venons en aide à une femme, nous mettons tout en œuvre pour l’aider, mais nous le faisons au détriment de toutes les autres qui utilisent le service. »

« On se retrouve à faire de la gestion de conflit et de la gestion de crise plus souvent. Ça rend la vie de groupe plus difficile. »

Une autre travailleuse témoigne de ce que certaines participantes perturbent la dynamique de groupe :

« Une femme a des accès de colère, des crises de larmes durant les ateliers, mais elle est convaincue d’avoir besoin de cet atelier dans sa vie. Et toutes les femmes, autour, sont un peu déstabilisées parce qu’elles ont des petits problèmes en comparaison des siens. »

Par ailleurs, l’augmentation du nombre de participantes entraîne également l’augmentation du potentiel de situations à risque. Un organisme a même engagé un gardien de sécurité en raison des scènes de violence qui se multipliaient.

Pour éviter que la vie interne ne soit constamment déstabilisée, certains groupes se dotent d’un « code de vie » qui met de l’avant le bien-être collectif et la sécurité des travailleuses et des participantes. Ce code de vie, que toutes doivent respecter, peut toutefois poser problème. En effet, des travailleuses se retrouvent dans des situations déchirantes, par exemple lorsqu’elles doivent demander à une femme de quitter l’organisme en sachant bien qu’il est son dernier recours. Dans certains groupes, par exemple ceux qui accueillent des femmes en situation d’itinérance, l’adoption d’un code de vie est impossible car trop difficilement applicable. Dans ces organismes, les policiers et les ambulanciers sont souvent appelés à intervenir.

La situation actuelle étant ce qu’elle est, l’augmentation des crises force les travailleuses à se poser une question importante : faut-il accorder plus de temps à une femme dont les problèmes semblent plus lourds que ceux des autres femmes? Un tiers des groupes considèrent y être parfois (32 %) ou régulièrement (4 %) contraints. De plus, la gestion des crises plus nombreuses empiète sur le temps que l’organisme voudrait consacrer aux activités de promotion de la santé.

…par la peur

Les participantes adoptent rarement des comportements violents et plusieurs travailleuses affirment n’avoir jamais craint pour leur intégrité physique. Cependant, selon l’enquête postale, 61 % des organismes reconnaissent qu’il peut arriver à leurs travailleuses d’avoir peur lorsqu’elles interviennent auprès de participantes ayant des problèmes de santé mentale : parfois (57 %), régulièrement (4 %).

« Au centre, ça fait quelques années que nous avons un bouton d’alarme. La crainte d’être agressées, nous l’avons assez souvent, plusieurs fois par année. Parce que les femmes sont en détresse psychologique, parce qu’elles ne vont pas bien. Nous nous inquiétons pour leur santé. C’est une réalité, notre crainte augmente. »

Dans un grand nombre de groupes, particulièrement dans les ressources en hébergement, la crainte d’attaques à l’intégrité physique des travailleuses ou à celle des participantes est plus fréquente qu’avant. Cette peur est générée par les comportements imprévisibles, intimidants ou extrêmes de certaines femmes.

« En maison d’hébergement, le comportement de certaines femmes peut aller jusqu’à compromettre notre sécurité physique. Une femme qui ne va vraiment pas bien peut facilement s’en prendre à une travailleuse, à une autre femme hébergée ou encore à un enfant. » (une travailleuse d’une maison d’aide et d’hébergement)

Une travailleuse d’une maison d’hébergement raconte que le comportement d’une participante qui avait subi énormément de violence dans sa vie perturbait les travailleuses ainsi que les autres participantes et les enfants1. Le jour, cette femme était fonctionnelle et participait aux activités du mieux qu’elle pouvait, mais la nuit, elle se déguisait en fantôme et rôdait dans la maison; la peur qu’elle provoquait déstabilisait tout le monde.

Les organismes ont la responsabilité légale d’assurer la sécurité des personnes au sein de leur établissement2. Il leur faut protéger non seulement l’intégrité physique et émotionnelle des travailleuses, mais aussi celle des participantes. Plusieurs groupes se sont organisés de manière à faire face à certains comportements violents de femmes, par exemple en installant des boutons d’alarme pour pouvoir appeler les secours rapidement, ou en prenant des précautions pour ne pas laisser une travailleuse seule avec certaines femmes ou face à une situation dangereuse.

La direction d’un organisme doit intervenir le plus rapidement possible auprès d’une travailleuse ayant vécu une situation traumatisante, pour qu’elle n’en subisse pas de conséquences psychologiques à long terme.

Les conséquences de l’exposition constante des travailleuses à des situations à risque élevé sont sérieuses. L’une d’elles est de souffrir d’hypervigilance. Sentir qu’il y a danger, que ce soit pour soi-même, pour son équipe de travail ou pour les participantes, joue évidemment sur le sentiment de sécurité.

« Certaines de nos travailleuses ont souffert d’hypervigilance. L’hypervigilance, c’est une réaction à la peur permanente. Ces employées qui avaient peur d’être attaquées ne pouvaient pas rester dans la maison quand il faisait noir, elles ne pouvaient pas y rester toutes seules ou en sortir les dernières. » (une travailleuse d’une maison d’aide et d’hébergement)

Devoir se tenir constamment sur ses gardes peut même assombrir les relations des travailleuses avec leur famille, leurs enfants, leurs proches. Les travailleuses sont aussi susceptibles de vivre une plus grande anxiété et de ne plus vouloir ou pouvoir avoir de contacts avec certaines femmes.

« À l’occasion, dans l’équipe, il y a des filles qui ont peur des femmes. Parfois, ça me fâche :« Voyons! Pourquoi tu as peur? » Mais elle est légitime, sa peur d’une femme très émotive. On essaie de faire attention à ça aussi. »

…par les effets de la médication

Les effets secondaires des médicaments sur les participantes ont des impacts considérables sur le travail des groupes. Dans des commentaires transmis dans l’enquête postale, 26 groupes font état d’une attitude peu propice à une démarche d’empowerment chez certaines femmes surmédicamentées. En effet, la prise de médicaments rend le rapport avec les participantes beaucoup plus complexe. Nous avons relevé quatre raisons pour lesquelles la surconsommation de médicaments nuit à l’intervention et plus largement aux relations entre travailleuses et participantes : une concentration moindre, des émotions inhibées, des comportements imprévisibles et des diagnostics envahissants.

« Une personne qui prend plusieurs médicaments s’intègre mal à certaines activités. Elle est « engourdie »; c’est difficile pour elle de communiquer ou de suivre la conversation. »

Une concentration moindre

La capacité de concentration des femmes fortement médicamentées est altérée. « Une diminution de concentration nuit à l’intervention et rend plus difficile la participation des femmes aux activités », dit une travailleuse qui trouve que ces femmes ont parfois « une attitude moins réceptive ». Il est difficile d’animer un groupe quand des femmes se présentent à l’activité, veulent y participer, mais qu’elles ne comprennent pas ce qui se déroule ou somnolent parce que leur médication les endort.

Les problèmes de concentration des participantes ont d’autres conséquences. Par exemple, certaines ne se présentent pas toujours aux activités auxquelles elles sont inscrites, ou il peut être nécessaire d’organiser les activités le matin pour accommoder les participantes, trop somnolentes l’après-midi en raison de leur médication.

De plus, les travailleuses doivent faire très attention aux mots qu’elles emploient car une femme dont le degré de concentration est faible peut mal interpréter leurs propos :

« J’ai toujours trouvé ça très dangereux de travailler avec des femmes fortement médicamentées, parce qu’elles interprètent ce que nous disons. Il faut être très vigilantes, toujours revenir sur ce que nous avons expliqué. »

Une membre du comité consultatif qualifie de « cul-de- sac » les interventions au cours desquelles certaines femmes sont trop passives et ne sont pas dans un état d’esprit favorable pour entreprendre une démarche d’autosanté.

« Les médicaments inhibent parfois les émotions des participantes et il devient difficile pour nous de les accompagner. » (une travailleuse d’un CALACS)

Des comportements imprévisibles

Les comportements imprévisibles de femmes médicamentées peuvent briser le rythme d’une activité. Moins réceptives, ces femmes ont parfois des comportements désorganisés et deviennent dysfonctionnelles. Si elles interrompent brusquement la médication, certaines peuvent devenir désagréables ou exubérantes. Il est parfois nécessaire d’augmenter le nombre de travailleuses pour une activité, et celles-ci doivent redoubler de vigilance.

« Il est arrivé qu’une participante a décidé de ne plus prendre ses médicaments. Elle est devenue rapidement très volubile, elle avait des solutions pour les problèmes de chacune des femmes du groupe. »

Des diagnostics envahissants

La médication est liée à un diagnostic et ce diagnostic tend à devenir l’identité des femmes souffrantes. Certaines participantes se « cachent » derrière leur diagnostic et il faut alors travailler à « détacher » la femme de l’étiquette, à lui faire comprendre qu’« elle n’est pas sa maladie ».

Des travailleuses tentent de sensibiliser les participantes aux problématiques de la médicalisation et de la prise excessive de médicaments. Elles leur expliquent les dangers de l’échange de médicaments, les encouragent à ne pas recourir systématiquement aux médicaments, proposent des techniques contre l’insomnie, et suggèrent à certaines de rencontrer leur médecin pour réévaluer le dosage de leurs médicaments.

Enfin, les travailleuses veulent travailler avec les femmes dans une perspective positive, centrée sur leur prise en charge personnelle, plutôt que négative, c’est-à-dire avec en tête uniquement la maladie et ses symptômes.

« Les travailleuses ne savent pas toujours si la participante est médicamentée. Elles ne demandent pas aux femmes si elles ont reçu un diagnostic ou si elles prennent des médicaments. Par contre, il arrive assez fréquemment de voir des femmes dormir durant l’atelier, ou que leurs émotions sont inhibées. L’impact des médicaments sur les comportements varie selon le groupe, la dynamique s’en trouve chaque fois changée. »

…par des points de vue divergents

Pour les organismes qui font des suivis individuels, quelles limites l’organisme doit-il fixer quant à l’aide à apporter aux participantes? Comment éviter de faire attendre une participante, comment faire en sorte qu’elle ne se sente pas lésée par le temps accordé à une autre femme? Ces questions et plusieurs autres font naitre des tensions au sein de certaines équipes.

De plus, une équipe peut être divisée sur l’attitude à adopter avec une participante en particulier. Alors que certaines travailleuses veulent donner toute l’aide possible aux femmes ayant de lourds problèmes, d’autres tiennent à poser leurs limites afin d’accorder autant de temps à toutes les participantes. D’une femme agressive ou triste, et qui parle beaucoup, certaines travailleuses diront qu’elle « dérange le groupe », d’autres que non, qu’elle est « venue pour s’exprimer ». Certaines travailleuses veulent donner la priorité à la poursuite normale de l’activité, alors que d’autres veulent accorder de l’attention à toutes les « personnalités » et donner à chacune sa place.

Il y a quelques années, de tels débats dans un centre de femmes auraient été plutôt invraisemblables. Les réalités du quotidien font ressortir des divergences de points de vue sur la meilleure façon de réagir aux situations engendrées par les pressions du système de santé.

« Chez nous, avoir à donner la priorité à certaines participantes au détriment des autres, ça crée parfois des divisions dans l’équipe : les sauveuses contre les moins sauveuses. » (une travailleuse d’un CALACS)

…par la mise de côté de la vie associative

La mobilisation et l’action collective visant à sensibiliser la population à l’importance d’agir sur les déterminants de la santé, de même que la promotion des droits de toutes les femmes, incluant celles issues de minorités, font partie intégrante de la mission des organismes. Ces éléments s’inscrivent dans le processus de réappropriation individuelle et collective du pouvoir des personnes.

En raison de leurs contacts directs avec la population, les groupes sont au courant de ses besoins, et particulièrement de ceux des femmes; il est donc important que ces organismes s’expriment sur la place publique. Or, la vie associative (activités de mobilisation, actions collectives, etc.) doit souvent être mise de côté.

Ainsi, à la question « Est-ce que la vie associative de l’organisme ou certaines autres activités sont mises de côté à cause de la surcharge de travail? », la moitié (51 %) des groupes répond ent par l’affirmative. Plusieurs travailleuses n’ont pas manqué de soulever un paradoxe : alors qu’elles sentent de plus en plus la nécessité de formuler des revendications et des recommandations aux gouvernements, elles en ont de moins en moins le temps.

  1. Plusieurs ressources d’aide et d’hébergement en violence conjugale accueillent également les enfants des participantes.
  2. Selon la Loi sur la santé et la sécurité au travail, l’employeur « doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé et assurer la sécurité et l’intégrité physique du travailleur » (L.R.Q., c. S-2.1)

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