Santé au Québec : la situation actuelle

Depuis le début des années 2000, la marchandisation de la santé, amorcée en douce au moins vingt ans plus tôt, s’accélère. Au Québec, des lois ont profondément transformé le réseau de la santé et des services sociaux. Le principal changement est la création de 95 réseaux locaux de services (RLS)1 dont les acteurs sont notamment les regroupements de CLSC (Centres locaux de services communautaires), de CHSLD (Centres hospitaliers de soins de longue durée) et de CH (Centres hospitaliers), les centres jeunesse, les organismes communautaires, les ressources non institutionnelles et les ressources privées. Les organismes communautaires deviennent plus étroitement intégrés au réseau étatique.

Ces changements ont été opérés dans un objectif annoncé d’amélioration de la continuité, de l’intégration et de la qualité des services. Dans les faits, il s’agit d’une décentralisation du système de santé, deuxième étape de la privatisation selon la Banque mondiale, effectuée sans participation démocratique.

À l’heure des premiers bilans, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a procédé à une évaluation de l’implantation et des impacts des réseaux locaux de services2. Le document ne conclut pas que les objectifs ont été atteints, particulièrement en ce qui concerne l’accès aux services psychosociaux et de psychologie dans les CLSC, où les délais sont longs3. Pour ce qui est de la population, l’évaluation révèle que les personnes elles-mêmes ne savent pas où s’adresser pour des consultations psychosociales (6 personnes/10)4.

Dans le cadre de la réforme du système de santé, les CSSS (Centres de santé et de services sociaux), issus des anciens CLSC, ont été placés au centre de la réorganisation des services et sont devenus les instances de coordination des réseaux locaux de services. Une étude5 montre que la « nouvelle gestion publique* », qui va de pair avec la réforme de la santé, a fait grimper le nombre de gestionnaires qui se consacrent à la gestion administrative imposée par la reddition de comptes dans les CSSS. D’autres études6 révèlent que le personnel professionnel en paie les frais : stress, contrôle excessif, harcèlement administratif, etc.

Dans la foulée de ces changements majeurs dans tout le réseau de la santé, le Plan d’action en santé mentale 2005-2010 réorganise le système de santé mentale. Une place importante est accordée à l’expertise professionnelle avec, en principe, l’implantation d’un « psychiatre répondant », d’une « équipe de santé mentale de première ligne », d’un « guichet d’accès* » aux services de santé mentale de première et de deuxième ligne7 ainsi que d’un « intervenant pivot » et d’un « agent de liaison » dans chacun des CSSS8.

Le Plan d’action accorde un rôle important aux médecins généralistes pour les services de première ligne. Le problème, c’est qu’il y a pénurie de médecins généralistes au Québec. De plus, cette réorganisation des services se fait dans une optique biomédicale*, qui ne tient pas compte de la santé globale et des conditions sociales.

Dans ce plan d’action en santé mentale, on constate un silence quasi complet sur les réalités des femmes. En effet, on ne parle des femmes que lorsqu’il est question du suicide chez les hommes9. Pour mémoire, nous vous rappelons qu’à la fin des années 1990, certaines initiatives avaient été mises sur pied au ministère de la Santé, comme l’instauration de l’analyse différenciée selon le sexe (l’ADS). Dans les faits, reléguée au rang de discours, l’ADS est peu appliquée.

L’analyse différenciée selon le sexe (ADS) est un processus qui vise à dégager de façon préventive, au cours de la conception et de l’élaboration d’une politique, d’un programme ou de toute autre mesure, les effets distincts que pourra avoir son adoption par le gouvernement sur les femmes et les hommes ainsi touchés, compte tenu des conditions socioéconomiques différentes qui caractérisent leurs réalités.

Pourtant, une analyse non seulement différenciée, mais intersectionnelle s’impose. Parce que l’ADS ne considère pas nécessairement la diversité des personnes, nous lui préférons l’approche intersectionnelle qui tient compte non seulement des rapports entre les femmes et les hommes, mais aussi des rapports de pouvoir chez les femmes entre elles comme chez les hommes entre eux. À ce jour, à notre connaissance, aucune politique gouvernementale n’est élaborée à partir d’une telle vision complexe des rapports sociaux.

L’analyse intersectionnelle est plus approfondie que l’ADS. Elle permet de tenir compte de la complexité des rapports sociaux. Par exemple, cette approche aide à comprendre comment, particulièrement, une personne vit ses identités (sexe, orientation sexuelle, handicap, etc.) et ses expériences, compte tenu de l’intersection des discriminations auxquelles elle peut être confrontée10.

Avec le Plan d’action en santé mentale 2005-2010 et la réorganisation des services, il devient encore plus difficile pour une femme de faire ses propres choix en matière de santé, car elle sera orientée dans un réseau intégré de services où c’est le personnel de la santé qui déterminera ses besoins. Des spécialistes traiteront ses problèmes tels qu’ils auront été diagnostiqués.

Le virage « milieu » mis de l’avant à partir des années 1960, manifeste dans certains documents ministériels et dans les avis du Comité de la santé mentale du Québec, proposait toute une gamme de services visant à répondre aux besoins des personnes : suivi dans la communauté, intervention en situation de crise disponible en tout temps, soutien aux besoins de subsistance (se loger, se vêtir, se nourrir), traitement dans la communauté, hospitalisation, entraide, soutien aux familles et aux proches, loisirs, éducation et développement des habiletés personnelles, intégration à l’emploi11. Le mouvement de défense des droits en santé mentale a contribué à faire entendre la voix des personnes vivant avec des problèmes de santé mentale. La communautarisation a suscité de nombreux espoirs.

Cependant, jusqu’ici, la réorganisation des services en santé mentale n’a pas rempli ses promesses d’amélioration de la continuité, de l’intégration ou de la qualité des services. Le gouvernement doit être mis au fait des conséquences de ses politiques sur la population et sur les organismes communautaires. Notre recherche réalisée auprès des groupes membres du RQASF veut mettre en lumière les conséquences sur les travailleuses et sur les organismes communautaires de femmes d’une politique de communautarisation qui ne prend pas en compte les besoins de la population.

  1. Projet de loi no 25, loi sur les agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux.
  2. MINISTÈRE DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX (MSSS) (2010). Évaluation de l’implantation des réseaux locaux de services de santé et de services sociaux, Québec, MSSS, Direction de l’évaluation, 105 p. Dans le cadre de cette évaluation, 8 RLS ont été sélectionnés. Diverses techniques de collectes de données ont été utilisées. Pour chaque RLS, des données ont été recueillies auprès de gestionnaires et d’administrateurs en entrevues individuelles, puis auprès du personnel du CSSS, de médecins et de partenaires, en groupe de discussion. Un sondage auprès du personnel a été réalisé en 2004-2005 et en 2007-2008, ainsi qu’un sondage auprès de la population au début du processus évaluatif.
  3. Ibid., p. 75.
  4. Ibid., p. 73.
  5. SAVARD, S. et autres (2011). La réforme de la santé et des services sociaux de 2003 et la nouvelle gestion publique, communication du 18 mars au séminaire du Laboratoire de recherche sur les pratiques et les politiques sociales (LAREPPS), Montréal.
  6. Voir LACHAPELLE, R. et autres (2011). Impacts de la création des CSSS sur les rapports de partenariat communautaire, Chaire de recherche du Canada en organisation communautaire, séminaire du LAREPPS, Montréal, 18 mars; MALTAIS, D. et autres (2011). La création des CSSS et ses impacts sur les pratiques des intervenants psychosociaux, séminaire du LAREPPS, Montréal, 18 mars; SOARES, A. (2010). La qualité de vie chez les membres de l’APTS, la CSN et la FIQ au CSSS Ahuntsic/Montréal-Nord : La santé malade de la gestion, Montréal, Université du Québec à Montréal, École des sciences de la gestion, Département d’organisation et ressources humaines, 33 p.
  7. MINISTÈRE DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX (MSSS) (2005). Plan d’action en santé mentale 2005-2010. La force des liens, Québec, Gouvernement du Québec, p. 22-23.
  8. Ibid., p. 71
  9. MINISTÈRE DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX (MSSS) (2005). Plan d’action en santé mentale 2005- 2010. La force des liens, Québec, MSSS, 97 p.
  10. RQASF (2010). L’intersectionnalité : Pour des pratiques plus égalitaires en santé, Montréal, RQASF, 8 p.
  11. RODRIGUEZ, L. et autres (2006). Repenser la qualité des services en santé mentale dans la communauté : changer de perspective, Québec, Presses de l’Université du Québec, 307 p. (Coll. Problèmes sociaux et interventions sociales), p. 83-84.

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Réseau québécois d’action pour la santé des femmes

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