La professionnalisation des groupes communautaires

L’arrivée de jeunes travailleuses dans les rangs des groupes de femmes est parfois une source de difficultés. Des travailleuses plus expérimentées se posent des questions sur l’engagement politique des plus jeunes et leur réelle volonté de poursuivre les luttes féministes. Elles se désolent du peu de résistance des plus jeunes aux conditions difficiles d’emploi; ces dernières quitteraient leur poste au moment où elles commencent à intégrer l’approche globale. Et cette intégration de l’approche ne se ferait pas toujours sans heurts. Les travailleuses plus expérimentées ont-elles le temps et les moyens de transmettre leurs savoirs aux plus jeunes et de les former à l’approche féministe?

Trois facteurs expliquent les difficultés concernant l’intégration des travailleuses plus jeunes dans les organismes communautaires de femmes. Trois facteurs qu’il vaudrait la peine d’analyser plus en profondeur.

Transmission des savoir-faire

D’abord, il semble y avoir un besoin de transmission non seulement des savoir- faire féministes, mais aussi de l’histoire du mouvement. Nul doute que des formations à l’approche globale de la santé pourraient en partie combler le fossé apparent entre les générations dans les organismes communautaires de femmes.

La professionnalisation désigne l’arrivée, dans les organismes communautaires de femmes, de nouvelles employées souvent plus jeunes et plus scolarisées que les anciennes, qui n’ont pas vécu les luttes féministes des 20 à 30 dernières années et ne sont pas toujours familières avec l’approche et l’intervention féministes.

La professionnalisation parait paradoxale, difficile à concilier avec une approche dé-professionnalisée de la santé − c’est à-dire qui remet en question les rapports avec le personnel professionnel du système médical et qui préconise l’autosanté – qui constitue un point d’ancrage fondamental de l’action des groupes de femmes en santé.

Programmes de formation

Ensuite, il est clair que dans les programmes de formation professionnelle sont transmis des savoirs biomédicaux autrefois considérés masculins, mais aujourd’hui devenus la norme et qui constituent le discours dominant. Dans le Cadre de référence Changeons de lunettes! Pour une approche globale et féministe de la santé, nous avons discuté de la vision mécaniste, spécifique et uniformisante de la santé propre à l’approche biomédicale. Les savoirs biomédicaux transmis dans les programmes professionnels autant que dans les médias peuvent également influencer la conception et la perception du rôle d’intervention de certaines travailleuses dans les groupes de femmes.

Conflit de paradigmes

Enfin, ce que nous décrivons comme un facteur interne s’arrime au contexte global de l’évolution de la société vers l’individualisme et une vision marchande de la vie. On constate le changement de paradigme, ou de contexte, dans les écarts contenus dans le discours des travailleuses interrogées, notamment entre jeunes et moins jeunes. Les réactions du comité consultatif à la présentation des résultats préliminaires ont été éclairantes à ce sujet. Il ne s’agit pas de simples points de vue différents entre les générations, mais bien d’irritants qui peuvent déstabiliser les organismes au quotidien.

Des membres du comité ont été heurtées par le discours « clientèle » de certaines travailleuses. Des exemples : parler de « cas » et des « clientes », plutôt que des femmes, des personnes ou des participantes; parler de « prise en charge » des femmes (rapport d’autorité), plutôt que de leur accompagnement ou de leur propre démarche d’autosanté ou d’empowerment (rapport plus égalitaire). En fait, sans qu’on s’en rende compte, certains mots, certains modes de pensée sont devenus naturels : ils se sont imposés graduellement et ils sont maintenant partagés collectivement. Il semble que le vocabulaire de la nouvelle gestion publique s’est répandu presque partout, dans les services publics comme dans de nombreux organismes communautaires.

À première vue, certaines des tensions peuvent être attribuées à la professionnalisation des groupes. Mais il faut admettre aussi que tous ces changements se produisent dans un contexte social plus large, marqué par le retrait du politique au profit de l’économique, qui se manifeste par un recul du collectif et du spirituel au profit de l’individualisme et du matérialisme. De plus, on ne peut pas généraliser certaines attitudes ou certaines perceptions à des générations ou à des professions déterminées. L’adhésion à une approche ou l’engagement politique ne sont pas nécessairement fonction de l’âge ou du diplôme obtenu. Certes, les conflits intergénérationnels peuvent causer des turbulences dans les organismes communautaires de femmes, mais ils ne sont qu’un facteur de tension parmi d’autres dans le contexte de la détérioration des conditions de vie des femmes et de la communautarisation des services en santé mentale.

Votre avis ”

N'hésitez pas à nous faire part de vos commentaires, idées, témoignages. Votre courriel demeure confidentiel et ne sera pas affiché.

Réseau québécois d’action pour la santé des femmes

commander l’enquête

Santé mentale au Québec : Les organismes communautaires de femmes à la croisée des chemins

Santé mentale au Québec : Les organismes communautaires de femmes à la croisée des chemins, a été amorcée par le RQASF en 2010. 75 organismes communautaires intervenant directement auprès de femmes partout au Québec ont participé à cette enquête. En savoir plus

votre don a de l’impact