Du sentiment d’impuissance à l’épuisement professionnel

Sentiment d’impuissance, dévalorisation, frustration, épuisement professionnel, ce sont des conséquences de la surcharge de travail et des exigences de tâches de plus en plus complexes.

Aider, mais à quel prix?

Plusieurs travailleuses témoignent de leur fatigue : « […] c’est parfois épuisant de faire face à l’alourdissement des problématiques que vivent les femmes : de plus en plus de femmes viennent nous voir, et chacune d’elles arrive avec plusieurs problèmes. »

À la question : « Les travailleuses de l’équipe se sentent-elle impuissantes devant l’impossibilité d’amener une aide complète à certaines participantes? », 82 % répondent par l’affirmative.

Voilà un effet très concret de la communautarisation. Il est clair que les groupes accueillent des femmes qui n’auraient pas dû leur être référées. Ces participantes ne sont pas prêtes pour des activités d’éducation populaire ou pour une intervention féministe axée sur l’empowerment.

L’impuissance ressentie témoigne aussi des effets paradoxaux de la professionnalisation des groupes. Certains groupes acceptent de sortir du cadre traditionnel de l’intervention féministe et se soumettent à des ententes de services qui les obligent à une approche plus individualisée. Ont-ils le choix?

« J’ai remarqué une augmentation du sentiment d’impuissance chez les travailleuses. Elles craignent que leur travail perde son sens et que le découragement les gagne en ce qui concerne leur efficacité professionnelle. »

Le syndrome vicariant

Certes, le travail d’intervention comporte un risque que la travailleuse s’investisse trop sur le plan affectif. Or, le risque s’amplifie avec l’accroissement des problèmes sociaux et des difficultés des femmes. Cet investissement crée un type d’épuisement appelé fatigue de compassion, traumatisme vicariant ou syndrome vicariant. Le syndrome vicariant se définit par « des changements profonds subis par le ou la thérapeute, le ou la travailleuse qui établit des rapports d’empathie avec les survivantes ou les survivants de traumatismes et est exposé à leurs expériences. »1

Le syndrome vicariant avait d’abord été observé chez le personnel qui travaille dans des services d’urgence (policiers, infirmières à l’urgence, pompiers, etc.), mais on a constaté que le personnel intervenant auprès des victimes d’agressions sexuelles ou de violence était également à risque2. Il est plus grave que le stress secondaire que l’on peut vivre lorsqu’on veut aider une personne souffrante, et ses effets physiques et psychologiques sont dévastateurs.

Les effets de ce syndrome varient beaucoup selon les travailleuses. Certaines s’identifient à la femme en détresse alors que d’autres s’en détachent complètement et doivent s’abstenir de travailler avec elle.

« Il y a une membre de l’équipe qui a travaillé 15 ans ici, elle a développé le syndrome vicariant. Nous essayons de faire attention à la fatigue de compassion. Travailler avec des femmes qui ont vécu des histoires dramatiques et subi des chocs post-traumatiques, comme nous le faisons toutes ici, c’est difficile. Il faut que nous soyons vigilantes, sinon c’est nous qui risquons d’avoir des problèmes de santé mentale. »

« Je me suis rendu compte que je souffrais du syndrome vicariant. C’est comme un stress post-traumatique : tu ne subis pas toi-même l’agression ou l’événement traumatisant, mais à force d’écouter les femmes te confier ce qu’elles ont vécu… Je n’étais plus capable d’entendre parler d’abus, je me sentais abusée tout le temps. Je pleurais tout le temps. Alors, j’ai fait des recherches et je me suis aperçue qu’il fallait que je cesse d’aider les femmes abusées, je n’en pouvais plus, il fallait que je me protège. »

La fatigue accumulée, surtout dans le contexte d’un travail en relation d’aide, peut aussi mener au stress chronique, à l’épuisement professionnel, à la dépression, aux problèmes physiques, etc. Des travailleuses ont conscience qu’elles ne pourront pas travailler indéfiniment dans de telles conditions. L’une d’entre elles dit : « J’aime encore mon travail, mais parfois, je me dis que je ne ferai pas ça toujours; voir la souffrance des gens tous les jours, c’est dur pour le moral. »

Plusieurs travailleuses affirment avoir constaté une plus grande prise de médicaments chez les membres de leur équipe.

Les congés de maladie se multiplient et il se produit un roulement de personnel étonnant dans plusieurs groupes, une situation qui a d’ailleurs compliqué la collecte de l’information. Selon certaines travailleuses, les directions et les équipes s’épuisent à trouver des solutions alors qu’elles ont trop peu de moyens. D’autres travailleuses vont même jusqu’à remettre en question la survie des organismes communautaires.

« Nous ne pourrons pas continuer à travailler comme ça pendant bien des années, parce que les problématiques sont multiples et tellement lourdes. Les femmes sont si mal en point que ça déteint sur nous. »

  1. SAAKVITNE, K. W. and L. A. PEARLMAN, (1996). Transforming the Pain: A Workbook on Vicarious Traumatization for Helping Professionals who Work with Traumatized Client, New York, Norton & Company Inc., 120 p. (notre traduction).
  2. SANTÉ CANADA (2001). Le Guide sur le traumatisme vicariant : Solutions recommandées pour les personnes luttant contre la violence, Ottawa, Santé Canada, 129 p. (PDF)

2 commentaires Ajouter un commentaire

  • je suis un infirmier en psychiatrie en soins aigus . j ai 25 ans de service dans ce domaine. je travaille de soir et ce quart de travail est tres problematique. nous travaillons seulement a deux et souvent c est du personnel auxilliaire et sans experience ou tres peu. je suis en responsabilité et j ai de lourdes charges sur mes épaules.nous avons a composer régulierement avec l agressivité liée en grosse partie a l intox par les drogues,la consommation d alcool et les autres maladies mentales.étant donné mon expertise en santé mentale je suis obligé d intervenir dans presque tous les cas d agressivité j ai été blessé a plusieurs reprises dans ma carriere j ai aussi recu qq menaces de toutes sortes.j ai du etre en congé maladie et aies eu l impression a chaque fois d etre incompris et pas traité pour les bonnes choses.alors, maintenant a force de vivre des evenements stressants et perturbants,puis en manque de ressource.de support de l employeur,et de personnel réduit au minimum et inexpérimenté en plus d un environnement mal adapté et une incompéhension des dirigeants sur certaines situations problematiques et les coupures dans le domaine de la santé,j ai développé un traumatisme vicariant et épuisement professionel.croyez moi je suis de ceux qui adore la profession et qui a pour priorité les usagers et tres engagé a leur prodiguer des soins de qualité adaptés a leur problematiques et leurs besoins.mais a ce jour j ai l impression que je ne réussirai pas a me libérer de cet état car cela est mal connu.je consulte maintenant et j avance a pas de tortue. dans plusieurs ouvrage on parle de la détresse des femmes qui travaillent aupres des femmes ou des enfants vivant des évenements traumatisants mais je crois qu on a oublié les travailleurs masculins en psychiatrie.svp,j ai écrit ce petit courriel pour vous faire part de ma situation et aussi dans le but de pouvoir reperer ces travailleurs qui vivent un traumatisme vicariant et ne comprennent pas ce qui leurs arrive et ainsi pouvoir les reperer et les aider au sein meme des organisations en créant des plans d intervention,d évaluation,groupes de support peut importe les régions et leur éviter de sombrer.croyez moi,c est toute les spheres de notre vie qui en sont affectées.a vouloir aider des gens et le faire avec notre coeur on fini nous memes par etre malade et on se sent oubliés ou incompris.merci d avoir prit le temps de lire cs que je voulais partager avec vous car vous semblez comprendre cet état.j aimerais moi meme pouvoir devenir intervenant dans le reperage de ces aidants et pouvoir leur apporter des outils pour s en sortir et retrouver leurs vies et leurs santé. merci.

  • Bonjour, je suis enseignante au primaire et j’ai enseigné 10 ans dans un des milieux les plus défavorisés de Montréal, où le taux de signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) est un des plus élevé au Québec. Au fil des années, à cette école, je suis convaincue que j’ai définitivement eu un traumatisme vicariant, sans savoir que ce syndrome existait à l’époque. À force d’entendre et d’écouter les confidences, toutes plus traumatisantes les unes que les autres, des enfants et de voir la détresse de certains enfants et parents, je suis devenue hypersensible, (pas sur le coup, mais un peu plus après chaque histoire, chaque crise d’enfant, chaque fois qu’un intervenant de la DPJ venait chercher un enfant de ma classe à l’école en urgence, chaque fois qu’un parent menaçait de se suicider devant son enfant durant une rencontre de fin d’étape, chaque fois que les enfants n’avaient pas mangé depuis 2-3 jours, chaque fois qu’un enfant avait une blessure grave ou une infection sans traitement, chaque fois qu’un enfant m’agrippait en crise et ne voulant pas retourner chez lui). Je suis devenue triste, tellement triste, stressée, fatiguée, insomniaque, nerveuse, repliée sur moi-même, à un poil d’un début de dépression, et les soirs en revenant du travail, j’en pleurais souvent de rage et de découragement. Je me sentais de plus en plus impuissante, je me disais que je ne pouvais pas combler les 8 dernières années de ces enfants, que je ne pouvais pas remplacer leur mère ni leur père (souvent absent, malheureusement). Je crois que le fait d’avoir eu moi-même deux enfants, qui s’approchaient, au fil des ans, du même âge que mes élèves (8 ans) a accéléré ou augmenté mon syndrome vicariant. Je ne pouvais imaginer que mes propres enfants puissent vivre des situations semblables, cette idée m’angoissait et j’en faisais des crises de panique, souvent en pleine nuit. Les deux dernières années à cette école, je n’en pouvais plus de voir ce quartier, de passer dans ce quartier, mes malaises étaient devenus physiques. Pourtant j’ai adoré travailler à cette école, j’aimais ces enfants, j’aimais mon équipe de travail, mais j’ai dû me résigner à changer d’école pour me protéger, non sans peine, pour ne faire une dépression sévère. J’ai consciemment pris les deux dernières années à cette école pour y faire mon deuil, le deuil de cette famille (parce que Dieu sait combien on forge des liens puissants dans ces milieux de travail et combien l’humain, la communauté et l’entraide sont en avant plan, pas le choix, sinon, on se sauve bien avant !). Ma compassion entremêlée à mon attachement à cette école m’ont usée. Même si j’ai tenté de me protéger durant ces années (afin de rester plus longtemps), je n’ai pas eu les soins et les pauses nécessaire, parce que je ne savais pas que ce que j’avais était un syndrome réel, je croyais plutôt que c’était moi le problème et que j’étais devenue trop sensible, incompétente à la limite. Ça fait un an que je suis partie de cette école et je ne veux toujours pas passer dans ce quartier. Je ne fais plus de cauchemar, je suis plus calme, je retrouve tranquillement ma légèreté et mon insouciance en restant loin de ces vies de misère. Je sais que je suis encore fragile et je ne peux plus retourner y travailler. D’autres jeunes execellent(e)s enseignant(e)s prennent la place, comme moi à l’époque, et se forgent le caractère et l’empathie !

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