Contexte : communautarisation et professionnalisation

L’accroissement des problèmes sociaux et des problèmes de santé mentale des participantes, dont les causes sont à la fois sociales et politiques, n’explique pas à lui seul le surcroit de travail que nous avons constaté sur le terrain. Deux éléments de contexte d’importance inégale, qui se révèlent être des facteurs de déstabilisation des groupes de femmes, ont ressorti de l’information recueillie.

  • La communautarisation des services est apparue comme un facteur majeur de déstabilisation des organismes communautaires de femmes, à partir duquel s’articule notre analyse.
  • Un facteur interne au mouvement des femmes doit également être pris en considération : la professionnalisation des groupes depuis la fin des années 1990, c’est-à-dire le remplacement de plusieurs travailleuses de la génération du baby-boom par de nouvelles diplômées universitaires.

Communautarisation, d’hier à aujourd’hui

Dans l’esprit de la Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé1, la communautarisation peut être présentée positivement comme l’engagement des communautés dans la prise en charge de leur destinée, ce qui implique leur participation aux décisions politiques qui ont un impact sur la santé. La prise en charge personnelle de sa santé (l’autosanté2) dans les organismes communautaires de femmes s’inspire de cette vision basée sur des valeurs d’inclusion sociale et de promotion de la santé globale. Du point de vue de la Banque mondiale, toutefois, la communautarisation est plutôt un instrument au service de la

La Banque mondiale3 a défini les six étapes du démantèlement des services publics et de la privatisation des services de santé : 1- la privation de ressources financières; 2- la décentralisation; 3- la tarification; 4- la dérèglementation; 5- les privatisations; 6- la communautarisation.

De 1965 à 1975, dans un contexte de remise en question de l’internement des personnes vivant avec des problèmes de santé mentale, une première vague de désinstitutionnalisation4 provoque la fermeture de 28 % des lits d’hôpitaux au Québec. Le déploiement de services dans la communauté et de services de soutien à la réintégration sociale peut permettre aux personnes sorties des institutions d’améliorer leurs conditions de vie. Mais la situation est difficile, les ressources communautaires étant peu développées à ce moment-là. On observe alors une hausse de l’itinérance, une plus grande judiciarisation de ces personnes réintégrant la communauté et un accroissement du fardeau des familles qui doivent s’occuper de leurs proches.

Les périodes de fort libéralisme économique (fin du XIXe siècle, période actuelle) s’accompagnent souvent d’un souci de gérer les personnes jugées « inutiles » ou improductives. Les pauvres comme les personnes souffrant de maladie mentale se retrouvent alors davantage en prison. Par exemple, « aux États-Unis, la population carcérale a été multipliée par quatre en 25 ans… Et que l’on ne s’y trompe pas : ce sont les pauvres qu’on emprisonne »5. On constate le même phénomène de judiciarisation au Canada et au Québec. Plusieurs groupes dénoncent le fait que les populations marginalisées ainsi que les personnes ayant des problèmes de santé mentale ont de plus en plus de démêlés avec la justice6.

Au début des années 1980, en pleine crise économique, le Québec connait une seconde vague de désinstitutionnalisation7, cette fois justifiée surtout par des motifs financiers. Avec la montée du courant néolibéral, l’idée que les services publics sont lourds à gérer, couteux et inefficaces se répand dans toutes les sphères de la société.

En 1982, on assiste à un processus de reconnaissance et de légitimation des organismes communautaires. Au Québec et ailleurs, on valorise de plus en plus la communautarisation, c’est-à-dire le transfert vers la communauté des personnes antérieurement prises en charge par les services publics8.

La Politique de santé mentale de 1989 vise à placer la personne et ses proches au centre des services dispensés dans le milieu de vie. Elle s’appuie clairement sur une approche biopsychosociale de la santé mentale. Elle propose aussi de miser sur des solutions dans les milieux de vie des personnes et de modifier le système de santé afin de lui donner une structure qui soit davantage sociocommunautaire.

Toutefois, cette politique ne reconnait aucunement les spécificités des besoins des femmes en matière de santé mentale9. De plus, elle soumet les groupes communautaires à une logique de sous-traitance et de complémentarité du système public. Les actions qui découlent de cette politique sont aussi freinées, car les ressources humaines, matérielles et financières demeurent limitées et trop peu de financement est octroyé au milieu communautaire.

Créé en 1971 puis aboli en 2007, le Comité de la santé mentale du Québec (CSMQ) a produit, à la demande du MSSS, une importante documentation sur différentes questions liées à la santé mentale. En misant sur la promotion de la santé et la prévention, le comité a contribué à la Politique de santé mentale de 1989. Pour faire entendre la « voix oubliée » des utilisateurs et des utilisatrices de services de santé mentale, il a recueilli leurs perceptions et leurs points de vue sur la qualité des services10.

Depuis les années 1990, le gouvernement poursuit la communautarisation des services. Le réseau de la santé et des services sociaux doit tenir compte des importantes compressions budgétaires, et les soins en santé mentale ne sont pas épargnés.

Dans son discours, au départ, le gouvernement insiste sur la reconnaissance et la valorisation du milieu communautaire. Mais dans les faits, cela ne signifie pas grand-chose. Étant donné les compressions budgétaires, les groupes ne possèdent ni les ressources ni la latitude pour remplir leur mission.

En 1999, le Comité de la santé mentale du Québec11 critique les visées financières de la communautarisation, selon lui clairement employée comme un moyen détourné de diminuer les couts des soins de santé. En 2003, la vérificatrice générale du Québec conclut à l’échec de la politique de santé mentale puisque certains services ne sont pas suffisamment développés et que l’accès aux soins est très difficile dans certaines régions12.

Dans son rapport d’enquête sur les impacts de la transformation du réseau de la santé et des services sociaux à Montréal, publié à la fin des années 1990, le Regroupement intersectoriel des organismes communautaires de Montréal souligne que « le réseau ne veut plus assumer la charge des cas lourds ou encore de gens avec une multiplicité de problèmes, qui ne cadrent dans aucune des cases des formulaires »13. Le rapport fait état des efforts des organismes communautaires pour intégrer les personnes souffrantes que le réseau de la santé leur envoie. Déjà à l’époque, le réseau de la santé ne dispose pas de ressources pour ces personnes, et il est question de la lourdeur du travail qui nécessite la dépense de « beaucoup plus d’énergie que ce que les groupes peuvent donner [même si on sait] combien ceux-ci sont généreux de ce côté »14.

D’ailleurs, les organismes communautaires en santé mentale n’ont pas l’exclusivité de la demande d’aide en santé mentale, et « même les ressources communautaires en dehors du champ de la santé mentale […] se retrouvent de plus en plus avec une partie de leur clientèle qui éprouve des problèmes importants de santé mentale »15. Ainsi, l’intégration dans la communauté souhaitée par les instances politiques se traduit sur le terrain par davantage de personnes orientées vers les organismes communautaires, quels qu’ils soient. Les groupes de femmes n’échappent pas à la communautarisation, bien au contraire, ils y sont confrontés au quotidien.

  1. ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ (1986).
  2. Ensemble des pratiques qui consistent à prendre en main sa santé, ce qui implique une démarche personnelle pour comprendre les liens entre son état de santé, ses conditions de vie, et les situations ou événements de sa vie.
  3. BANQUE MONDIALE (1997). Rapport sur le développement dans le monde 1997 : L’État dans un monde en mutation, Washington D.C., Banque internationale pour la reconstruction et le développement/Banque mondiale, 296 p.
  4. Réorganisation du système de soins, déshospitalisation des personnes diagnostiquées et non-institutionnalisation des personnes présentant des problèmes d’ordre psychiatrique.
  5. COUPECHOUX, P. (2008). « Un monde de fous », dans Lecompte, Y. et autres, La pensée critique en santé mentale, Montréal, Folie/Culture et Revue Santé mentale au Québec, p. 90.
  6. RÉSEAU D’AIDE AUX PERSONNES SEULES ET ITINÉRANTES DE MONTRÉAL (RAPSIM) (2011). « Espace public et judiciarisation ».
  7. Au Québec, le nombre de lits, en psychiatrie, a chuté de 56 % en trente ans, selon LECOMPTE, Y. (1997). « De la dynamique des politiques de désinstitutionalisation au Québec », Santé mentale au Québec, vol. 22, no 2 (automne), p. 7-24, p. 7.
  8. COMITÉ DE LA SANTÉ MENTALE AU QUÉBEC; CORIN, E. et autres (1986). Sortir de l’asile? Des politiques et des pratiques en pays étrangers, Québec, Publications du Québec, 480 p.
  9. GUBERMAN, N. (1990). « Les femmes et la politique de santé mentale », Santé mentale au Québec, vol. 15, no 1, p. 62-84. (PDF)
  10. Cette consultation s’est déroulée au début des années 2000. Un ouvrage présentant un cadre de référence de la qualité des services de santé mentale en est issu : RODRIGUEZ, L. et autres (2006). Repenser la qualité des services en santé mentale dans la communauté : Changer de perspective, Québec, Presses de l’Université du Québec, 307 p.
  11. COMITÉ DE LA SANTÉ MENTALE DU QUÉBEC (1997). Défis de la reconfiguration des services en santé mentale : pour une réponse efficace et efficiente aux besoins des personnes atteintes de troubles mentaux graves, Québec, Gouvernement du Québec, 264 p.
  12. VÉRIFICATEUR GÉNÉRAL DU QUÉBEC (2003). Rapport à l’Assemblée nationale pour l’année 2002-2003, tome II, Québec, Gouvernement du Québec, p. 15-16.
  13. REGROUPEMENT INTERSECTORIEL DES ORGANISMES COMMUNAUTAIRES DE MONTRÉAL (RIOCM) (1998). Leur équilibre, notre déséquilibre, Rapport d’enquête sur les impacts de la transformation du réseau de la santé et des services sociaux à Montréal, Montréal, RIOCM, p. 46.
  14. MARTINEAU, J. (1994). « Postface : 3. Évaluation de Jocelyne Martineau », dans ROBICHAUD, J.-B. et autres, op. cit., p. 245.
  15. POIRIER, M. (2000). « L’intervenant en santé mentale », Bulletin Équilibre en tête, Association canadienne pour la santé mentale filiale de Montréal, vol. 14, no 3.

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