Communautarisation et médicalisation

Dans l’histoire, la définition de ce qui s’écarte de la norme, ce qu’on appelle la folie, a oscillé entre le médical et le social. Au Moyen-Âge, en France, seul le médecin pouvait diagnostiquer la « folie ». Les déviants et les déviantes étaient simplement intégrés aux familles. Puis, au XVIIe siècle, la déviance, établie par un juge, s’est rapprochée du crime. Le libertinage, la débauche, la pauvreté, le chômage, le vagabondage et la misère en général pouvaient entrainer une hospitalisation psychiatrique. La Nouvelle-France a suivi le même parcours, mais à retardement. Le premier asile psychiatrique apparait dans le Bas-Canada (au Québec) au milieu du XIXe siècle seulement. Avec la révolution industrielle, des valeurs nouvelles apparaissent, et l’intolérance à l’égard de la « folie » augmente, tout particulièrement en milieu urbain1.

Au Québec, jusque dans les années 1960, les malades vivent dans des asiles, administrés traditionnellement par les communautés religieuses. Au cours de la Révolution tranquille, plusieurs facteurs favorisent un mouvement de désinstitutionnalisation, c’est-à-dire une réorganisation du système de soins qui entraine le retour des personnes hospitalisées dans la communauté et la non-hospitalisation des personnes diagnostiquées2. Dans plusieurs pays, la prospérité d’après-guerre et le développement des politiques sociales favorisent un courant humaniste et réformiste en psychiatrie, de même qu’une critique des asiles comme lieux d’exclusion des personnes déviantes, différentes ou malades. De plus, avec le développement de nombreux médicaments spécifiques permettant de contrôler le comportement et de rendre les personnes plus « normales », on considère que la maladie mentale est désormais curable.

En 1961, le livre témoignage de Jean-Charles Pagé, un ex-psychiatrisé, révèle les conditions de vie humiliantes qui prévalaient dans les asiles. Au même moment, le gouvernement Lesage institue une commission d’étude sur les hôpitaux psychiatriques composée des psychiatres Dominique Bédard, Denis Lazure et Charles-A. Roberts. Dès 1962, le rapport Bédard met en lumière les conditions de vie des personnes internées, ce qui provoque des réflexions éthiques et cliniques. Suit une première vague de désinstitutionalisation.

Le champ habituellement couvert par la psychiatrie, celui des troubles et des maladies, s’étend jusqu’à envahir tous les états de mal-être, que celui-ci soit temporaire, circonstanciel ou lié à une étape de la vie (dysfonction sexuelle, timidité, ménopause, etc.). Cette nouvelle façon de gérer les problèmes de tous ordres par des médicaments s’appelle la médicalisation. La montée du pouvoir et du prestige de la profession médicale, la croyance dans le progrès de la science et dans sa rationalité, l’essor de l’individualisme, et le recul, en parallèle, de la religion et des solidarités sociales peuvent expliquer ce phénomène3.

Au moment où un courant humaniste permettait de mettre un terme à l’enfermement des personnes jugées marginales ou anormales, la pratique clinique de la médecine, paradoxalement, avait commencé à se déshumaniser. Selon David Servan-Schreiber, cette déshumanisation des soins remonte à l’introduction d’antibiotiques efficaces, dans les années 1940, qui a rendu l’engagement de la patiente ou du patient dans son traitement non essentiel, transformant de ce fait la relation « médecin-malade » : « pour peu que le malade prenne ses pilules, celles-ci le guérissaient même si le malade ne […] parlait pas [à son médecin], même si le malade se nourrissait mal et même s’il restait complètement passif et indifférent à son traitement »4.

Aujourd’hui, l’histoire de la personne et son contexte de vie sont devenus secondaires, voire souvent ignorés. De plus, on ne lui laisse plus le temps de vivre les épreuves de la vie, elle doit en tout temps « fonctionner » comme les autres, être « normale ». Pour que la personne se conforme aux normes sociales en vigueur, pour qu’elle soit productive, on lui prescrit un antidépresseur5. Sans même avoir pris la peine de l’écouter!

Spécifique (approche) : le terme spécifique s’oppose à global. L’approche spécifique ne fait pas de liens entre les différents facteurs qui peuvent influer sur la santé; elle voit la maladie comme une lésion (trouble ou blessure) précise, dont la cause est unique et qui peut être traitée par un médicament précis; une approche spécifique de la santé ne considère pas la personne comme un tout, elle la compartimente.

Cette « approche purement mécanique du malade et de la maladie » (Servan-Schreiber) est l’approche médicale spécifique enseignée dans les facultés de médecine et pratiquée dans les cliniques et les hôpitaux. Elle s’est répandue au point de devenir la norme, même en santé mentale. Compte tenu de la privation de ressources financières dans les services publics, la prescription de médicaments souvent onéreux − et la médicalisation des problèmes sociaux, sous-jacente – remplace les soins dispensés aux personnes en détresse. Médicalisation et communautarisation − au sens que lui prête la Banque mondiale : un instrument au service de la privatisation et des intérêts privés − vont donc de pair.

  1. BOISCLAIR, G. (1996). « Les fous et la perception de la folie au 18e siècle », dans LACHANCE, A. (dir.), Les marginaux, les exclus et l’autre au Canada aux XVIIe et XVIIIe siècles, Montréal, Éditions Fides, p. 107-149.
  2. DORVIL, H. et autres (1997). « 35 ans de désinstitutionalisation au Québec 1961-1996 (Annexe 1) » dans Comité de la santé mentale du Québec, Défis de la reconfiguration des services en santé mentale pour une réponse efficace et efficiente aux besoins des personnes atteintes de troubles mentaux graves, Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), p. 112.
  3. SUISSA, A. J. (2007). « Dépendances et médicalisation : Repères et enjeux psychosociaux », Nouvelles pratiques sociales, vol. 19, no 2, p. 95.
  4. SERVAN-SCHREIBER, D. (2003). Guérir : le stress, l’anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse, Paris, Robert Laffont, p. 243.
  5. MOREAU, N. et F. VINIT (2007). « Empreintes de corps : Éléments de repères dans l’histoire de la médicalisation », Nouvelles pratiques sociales, vol. 19, no 2, p. 41-42.

Votre avis ”

N'hésitez pas à nous faire part de vos commentaires, idées, témoignages. Votre courriel demeure confidentiel et ne sera pas affiché.

Réseau québécois d’action pour la santé des femmes

commander l’enquête

Santé mentale au Québec : Les organismes communautaires de femmes à la croisée des chemins

Santé mentale au Québec : Les organismes communautaires de femmes à la croisée des chemins, a été amorcée par le RQASF en 2010. 75 organismes communautaires intervenant directement auprès de femmes partout au Québec ont participé à cette enquête. En savoir plus

votre don a de l’impact