Le premier volet de notre campagne est consacré à la précarité menstruelle. En nous intéressant à cet enjeu majeur d’égalité, de dignité et de santé, l’objectif visé est que toutes les personnes menstruées au Québec puissent avoir accès à des protections hygiéniques. Il est difficile de penser protections durables quand la situation est aussi urgente pour les personnes n’ayant pas les moyens de se procurer des produits à bas coût (à ce sujet, vous pouvez lire notre billet « STOP à la précarité prémenstruelle »). Mais il est également difficile d’ignorer l’impact de ces produits sur notre environnement et notre santé. C’est pourquoi il est important de faire à la fois un état des lieux écologique et financier de nos pratiques en matière de protections menstruelles, et de réfléchir aux solutions qui s’offrent à nous.

1- Quand l’industrie capitalise sur le tabou (et l’entretient)

2- Protections jetables: un risque pour la santé?

3- Impact écologique: quelques chiffres chocs

4- Actions et pistes de solutions

Si beaucoup de femmes sont très réticentes à l’idée de voir leurs doigts tachés de sang menstruel, d’explorer leur vagin afin d’y insérer une coupe menstruelle, ou encore de voir l’eau se teinter de rouge dans le lavabo au moment de faire tremper leur culotte absorbante, il est toujours intéressant de se demander pourquoi.

L’invention des protections jetables a bien sûr libéré les femmes de nombreuses contraintes (protections volumineuses, lourdes, peu ergonomiques, difficiles à laver). Mais dans quelle mesure cette manière facilitée et collectivement intégrée et admise de se protéger contribue-t-elle à une uniformisation sexiste de la société?

En effet, le sang menstruel étant diabolisé dans la plupart des cultures depuis des siècles, il était gênant de voir suspendus au fil à linge les tissus destinés à l’éponger. Il fallait donc trouver une solution, qui s’est petit à petit concrétisée au 20ème siècle avec l’évolution des technologies. On s’est évidemment bien vite rendu compte de la manne économique que représentait la vente de produits jetables à des femmes qui en ont besoin chaque mois (30 milliards de dollars de chiffre d’affaire à l’heure actuelle).

La discrétion, la fraîcheur, la liberté d’action que promettent les publicités vantant ces produits font entrer les femmes, inconsciemment, dans la norme d’un fonctionnement linéaire qui rend le cycle invisible: il s’agit de prôner l’hyper efficacité, en cachant ses fonctions corporelles. Le tabou ancestral dont on hérite concernant nos menstruations est renforcé par ces protections qui nous tiennent à distance de notre propre corps: l’applicateur nous coupe du contact avec notre vagin – et il constitue à lui seul un véritable fléau écologique -, les serviettes que l’on roule et jette à la va-vite (en prenant soin de la cacher tout au fond de la poubelle…) permettent de limiter notre rapport avec ce sang que l’on ne saurait voir, et nous empêche donc de prendre le temps de nous poser la question de ce qu’il est réellement. Emballages discrets, parfums de synthèse pour masquer les odeurs… une véritable obsession de la discrétion pour un business juteux. La honte et l’injonction de la performance sont bel et bien les ressorts sur lesquels joue le marketing des protections jetables depuis un siècle. Et même quand les publicitaires tentent de s’adapter à l’air du temps en représentant la vulve (même très imagée) ou le sang, c’est une levée de boucliers indignée sous forme de plaintes officielles qui se soulève: l’arroseur… arrosé.

L’engouement actuel pour les protections durables n’est pas seulement dû à la prise de conscience de l’enjeu écologique qu’impliquent nos pratiques de consommation en matière d’hygiène menstruelle. On peut en effet également l’attribuer à l’opacité concernant la composition des protections hygiéniques jetables, qui jette le trouble quant à leur potentiel effet sur la santé. Ce sujet a fait les gros titres en France il y a quelques années suite à la diffusion du documentaire Tampon : notre ennemi intime. En 2015, les militantes écologistes américaines de Women’s Voices for the Earth (WVE) ont réussi à faire pression avec leur campagne « Detox the box » sur les fabricants de protections hygiéniques, les poussant à lever le voile sur les composants de leurs produits.

Ici, Santé Canada rappelle sur son site Internet que les tampons, contrairement à la France où ils sont considérés comme des articles d’hygiène (comme les mouchoirs ou l’essuie-tout), sont réglementés «à titre de dispositifs médicaux».

Les fabricants doivent fournir des renseignements précis sur leur pouvoir absorbant et les afficher sur l’étiquette du produit. L’étiquette doit fournir des informations sur les risques et les symptômes du syndrome de choc toxique, de même que sur les mesures à prendre en présence de ces symptômes.

Ils sont également tenus d’afficher sur l’emballage les renseignements sur «la composition matérielle du tampon en énumérant les matériaux de fabrication, y compris les additifs, les désodorisants, les agents mouillants et les agents conservateurs».

Mais cette exigence est-elle synonyme de totale transparence?

Concrètement, les serviettes hygiéniques sont composées à 90% de plastique, et également de rayonne (cellulose dérivée de la pulpe de bois). Quant aux tampons, ils contiennent du plastique, du coton et/ou rayonne, du polyester, et les applicateurs sont composés de polyéthylène (PE) et de polypropylène (PP), qui sont des dérivés d’hydrocarbures. Ces composants, auxquels s’ajoutent le chlore et autres parfums sont en contact direct avec une partie très sensible de notre corps et peuvent donc être la cause d’une flore vaginale déséquilibrée (allergies, irritations, sécheresse vaginale, ulcères vaginaux, etc.).

Selon une enquête menée par 60 millions de consommateurs en 2016, l’analyse des tampons de six marques largement commercialisées démontre la présence de 20 à 30 produits chimiques: on y retrouve en effet, pour les plus alarmants, des traces de dioxines (polluants industriels), des résidus de dérivés halogénés (sous-produits liés aux traitements des matières premières), du glyphosate et même des résidus de la famille des pesticides organochlorés et pyréthrinoïdes (insecticides). Tous ces composés sont associés au cancer, aux troubles de la reproduction et du système endocrinien. Aucune étude, cependant, ne fait le lien entre utilisation de protections hygiéniques jetables et maladies. Mais il faut savoir que les tissus du vagin sont parmi les plus absorbants du corps, que l’exposition aux produits toxiques est cumulative et ses effets à long terme demeurent inconnus.

Concernant le syndrome du choc toxique par l’utilisation de tampons, si les cas sont rares, les conséquences peuvent s’avérer graves, voire fatales. Il serait a priori dû à la durée excessive d’utilisation du tampon et/ou à son pouvoir absorbant (les tampons très absorbants incriminés ont été retirés du marché après une vague de chocs toxiques dans les années 1980). En revanche, un cas de choc toxique incriminant une coupe menstruelle a été recensé en France en début d’année.

  • On aura environ 480 fois nos règles au cours de notre vie
  • On utilisera donc entre 10 000 et 15 000 protections hygiéniques (serviettes et/ou tampons, qui sont les plus largement commercialisés)
  • Cela représente 100 à 150 kilos de déchets par personne au cours d’une vie
  • Chaque année, environ 45 milliards de protections sont jetées
  • Elles mettront environ 500 ans à se dégrader
  • Selon différentes sources, 771 millions de produits menstruels seraient jetés annuellement au Canada
  • Leurs procédés de fabrication sont très polluants: ils nécessitent de grandes quantités d’eau potable et de produits chimiques

Il est intéressant de noter que si les données concernant l’impact écologique des protections hygiéniques sont difficiles à recueillir et souvent approximatives, c’est parce que ces dernières sont considérées comme des déchets médicaux et n’ont donc pas l’obligation d’être suivies. Et puisque tout ce qui touche aux menstruations est marqué par le sceau du tabou, ce sujet n’a pas intéressé grand monde jusqu’à la récente et collective prise de conscience écologique.

L’heure est à la libération de la parole concernant les menstruations et la dimension écologique du sujet fait partie des grandes remises en question. Il existe en effet aujourd’hui de nombreuses et plébiscitées alternatives éco-compatibles: la coupe menstruelle, les serviettes ou culottes absorbantes et lavables, ou encore les tampons compostables (même si, pour ces derniers, les « jusqu’au-boutistes » de la cause rappellerons qu’un « bon déchet » est un déchet qui n’existe pas). Le marché canadien, et en particulier québécois, peut se flatter d’avoir vu naître des entreprises conscientisées et engagées vis-à-vis de cet enjeu: Öko, Mme L’Ovary, Diva Cup, Boutique Fan Fan, etc.

Par exemple, Olivia Elting et Érica Athena Lebrun (co-fondatrices de Mme L’Ovary), ont pour mission de lever le tabou des règles et « d’éduquer sur un cycle menstruel sain et écologique », notamment par le biais de conférences et ateliers, ou encore de campagnes d’information. Elles ont publié le 16 janvier dernier leur mémoire « L’accessibilité des produits d’hygiène féminine durables pour une agglomération montréalaise 0 déchet », remis dans le cadre de la consultation publique menée par la Commission sur l’eau, l’environnement, le développement durable et les grands parcs de l’agglomération de Montréal.

La durée d’utilisation moyenne des produits d’hygiène féminine jetables est de 3 à 4 heures. Les tampons et les serviettes hygiéniques sont donc des articles à usage unique, au même titre que les pailles, les ustensiles et les contenants pour emporter, et ils devraient être intégrés dans la réflexion sur la réduction à la source pour contribuer à faire de l’agglomération de Montréal une agglomération zéro déchet.

Selon leurs calculs, si toutes les Montréalaises passaient aux protections durables, cela détournerait 1 422 tonnes de déchets de l’enfouissement par an. Un tel chiffre fait effectivement prendre conscience de l’ampleur de l’impact écologique des protections jetables. Glissons que d’un point de vue financier cela concerne tout le monde, car tout un chacun participe de sa poche au traitement des déchets.

Mais concernant ce virage vers des protections responsables, la question économique se pose d’emblée: même si, à long terme, l’utilisation de ces produits représente un avantage financier, force est de constater que cela implique une importante dépense de départ que toutes les bourses, loin s’en faut, ne peuvent se permettre.

Exemples de coûts pour différents produits de plusieurs marques [1]

Culottes absorbantes et lavables:

  • 249.95$ pour le « Kit essentiel » de Mme L’Ovary (3 culottes de jour et 9 pads amovibles + 2 culottes de nuit)
  • entre 31$ et 36$ pour une culotte absorbante Girafe Bleue

Coupes menstruelles (sachant qu’il est plus pratique d’en avoir deux):

  • en moyenne 37$ pour une Diva Cup
  • 29.95$ pour celle proposée par Mme L’Ovary
  • en moyenne 38$ pour la Tampax

Serviettes lavables:

  • 99.95$ pour un kit Öko (8 serviettes)
  • 167.86$ pour un « kit de départ » (12 serviettes) Marie fil
  • 59.95$ pour un kit Fan Fan (5 fonds imperméables et 15 doublures)

Considérant que de nombreuses personnes n’ont pas les ressources financières pour se procurer des protections menstruelles jetables à moindre coût chaque mois, il paraît donc indispensable, afin de démocratiser l’accès aux produits durables, de mettre en place des subventions (comme cela est déjà le cas pour les couches lavables dans tous les arrondissements de Montréal). Il est clair que la demande est là, comme le prouve le bilan de la Ville de Boisbriand (Laurentides) qui a mis en place le premier programme de subvention de ces produits en 2017 : plus 100% de demande entre 2017 et 2018 et plus 85% entre 2018 et 2019.

Charlie-Anne Bonnet, directrice de l’Éco de la Pointe-aux-Prairies, a défendu avec succès auprès du comité des Travaux Publics de Montréal une demande de financement afin de rembourser les produits menstruels durables. L’Éco rembourse donc aujourd’hui 50% de ces produits, jusqu’à un maximum de 50$, et il a été le premier de l’île de Montréal à pratiquer cette subvention qui a fait petit à petit fait des émules: aujourd’hui ce sont 14 municipalités du Québec et arrondissements de Montréal qui subventionnent l’achat de produits d’hygiène menstruelle durables [2].

Villes et municipalités

  • Boisbriand (Laurentides)
  • Mascouche (Lanaudière)
  • MRC de Marguerite-D’Youville (Montérégie)
  • Pointe-Claire (Montréal)
  • Prévost (Laurentides)
  • Saguenay (Saguenay-Lac-Saint-Jean)
  • Saint-Jean-Sur-Richelieu (Montérégie)
  • Saint-Roch-de-l’Achigan (Lanaudière)
  • Vaudreuil-Dorion (Montérégie)

Arrondissements de Montréal

  • Ahuntsic-Cartierville
  • Côte-des-Neiges et Notre-Dame-de-Grâce
  • Rivière-des-Prairies et Pointe-aux-Trembles
  • Rosemont-La-Petite-Patrie
  • Sud-Ouest

La recommandation formulée par Olivia Elting et Érica Athena Lebrun à l’issue de leur mémoire est que la Ville de Montréal subventionne à hauteur de 125$ par personne, tous les 5 ans, l’achat des différents types de produits d’hygiène menstruelle durables. Elles ont lancé une pétition adressée à Valérie Plante, #SANGDÉCHET: Encourager la transition verte – Montréal qui a à ce jour récolté 14 078 signatures sur les 15 000 attendues.

Considérant que les produits lavables ont une durée de vie minimale de 5 ans, et que les sous-vêtements et serviettes hygiéniques lavables peuvent être nettoyés une ou deux fois par pendant le cycle menstruel, le coût d’acquisition de ces alternatives varie entre 35$ et 430$.

Une moyenne de 39$ par an, donc inférieure aux montants annuels pronostiqués pour l’utilisation de protections jetables dont nous parlons dans notre billet « STOP à la précarité menstruelle ». Et en misant sur une subvention, le coût serait encore moindre, permettant ainsi à de ne plus considérer le coût comme rédhibitoire pour ce changement dans nos habitudes de vie et de consommation.

Plusieurs considérations essentielles restent cependant à prendre en compte:

  • Montréal ne doit pas être la seule à agir: toutes les personnes menstruées au Québec doivent être soutenues financièrement pour l’achat de protections plus respectueuses de l’environnement et de leur santé
  • Nous devons réfléchir aux besoins spécifiques des personnes vivant le plus de précarité, comme les femmes en état d’itinérance, les femmes en situation de handicap ou les travailleuses du sexe, pour qui une subvention n’est pas suffisante. Sans oublier le fait que l’accès à un point d’eau est essentiel afin de pouvoir utiliser ces protections dans de bonnes conditions
  • Les fabricants doivent veiller à proposer une offre inclusive: il est indispensable par exemple d’offrir un éventail complet de tailles de culottes, serviettes ou coupes menstruelles, afin de prendre en compte la morphologie et le flux de toutes

Notes

[1] Ces produits sont détaxés, selon la loi de 2015 en vigueur. Les prix indiqué sont ceux observés sur les sites des marques ou des revendeurs le 18 février 2020.

[2] Pour en savoir plus vous pouvez consulter les informations relatives aux montants et conditions de remboursement sur les sites des municipalités ou arrondissements, ou bien consultez la liste et les différentes liens sur le site de Mme L’Ovary.


Sources

Nina Shen Rastogi, Les règles tuent-elles la planète ?, Slate, 26 mars 2010 (consulté le 18 février 2020)

Rémi Leroux, Tampons hygiéniques : les femmes mieux protégées au Canada ?, Protégez-vous, 17 septembre 2015 (consulté le 18 février 2020)

Victoire N’Sondé, Tampons et protections féminines : une réglementation s’impose ! et Protections féminines : de quoi sont-elles constituées ?, 60 millions de consommateurs, 23 février 2016 (consulté le 18 février 2020)

Corinne Fréchette-Lessard, Menstruations : des produits à risque ?, Châtelaine, 30 juin 2016 (consulté le 18 février 2020)

Marie-Andrée Dussault, Les dessous cachés des tampons industriels, La Gazette des femmes, 8 septembre 2016 (consulté le 18 février 2020)

Charlie-Anne Bonnet, Un cycle menstruel zéro déchet, Ecopap, 2017 (consulté le 18 février 2020)

Evelyne Audet, Menstruations écolos, La Presse, 18 avril 2017 (consulté le 18 février 2020)

Marine Le Breton, Après avoir vu « Tampon : notre ennemi intime » sur France 5, vous hésiterez beaucoup à utiliser des tampons, Huffington Post, 25 avril 2017 (consulté le 18 février 2020)

Jeanne Cavelier, Les tampons hygiéniques sont-ils dangereux pour la santé ?, Le Monde, 26 avril 2017 (consulté le 18 février 2020)

Catherine Crépeau, Tampons et serviettes jetables : risques ?, Protégez-vous, 18 juillet 2017 (consulté le 18 février 2020)

Priscillia Gaudan, Les alternatives durables aux protections hygiéniques jetables, L’info durable, 18 février 2019 (consulté le 18 février 2020)

Diane Bérard, Prix Novae : coupes menstruelles, crochets et copeaux !, Les affaires, 7 juin 2018 (consulté le 18 février 2020)

Hannah Whitaker, Comment les protections hygiéniques sont devenues si polluantes, National Geographic, 12 septembre 2019 (consulté le 18 février 2020)

Plus de 600 plaintes contre cette campagne sur les menstruations à la télé australienne, Courrier international, 18 septembre 2019 (consulté le 18 février 2020)

« Vive la vulve » : l’audacieuse pub de Nana ne fait pas l’unanimité, L’Obs, 11 octobre 2019 (consulté le 18 février 2020)

Mme L’Ovary, L’accessibilité des produits d’hygiène féminine durable pour une agglomération montréalaise à 0 déchet, Mémoire remis dans le cadre de la consultation publique menée par la Commission sur l’eau, l’environnement, le développement durable et les grands parcs de l’agglomération de Montréal, Projet de Plan directeur de la gestion des matières résiduelles 2020-2025, intitulé : Montréal, Objectif 0 déchet, 16 janvier 2020 (résumé)

Des produits d’hygiène féminine réutilisables et subventionnés, Radio-Canada, 8 février 2020 (consulté le 18 février 2020)

Tampons menstruels, Gouvernement du Canada (consulté le 18 février 2020)