L'éducation somatique : un changement de paradigme

Sans préjudice...pour la santé des femmes. Numéro 18, Printemps 1999

L'éducation somatique : un changement de paradigme L'éducation somatique vise l'appropriation de soi. Comment ? Par l'apprentissage de la conscience du corps en mouvement dans l'espace. Par le retour à notre première façon d'apprendre, par notre expérience du mouvement, nous nous " rebranchons " organiquement à notre force vitale et nous nous mettons en situation de poursuivre un cheminement souvent entravé par les contrecoups de notre histoire.

D'une vision dichotomique…
Depuis les premiers philosophes, les femmes ont été identifiées au corps, à la nature, à la sensibilité, à l'apprentissage expérientiel. Aux hommes revenaient l'esprit, la culture, la raison, le savoir. Notre civilisation est encore marquée par cette vision du monde. Historiquement, les femmes ont été les grandes perdantes de ce modèle de pensée qui a justifié de belles œuvres d'art autant que de grandes injustices.

Qu'avons-nous donc appris dans ce corps de silence ? Et si, dans cette perspective, les hommes ont bénéficié de privilèges éhontés, en ont-ils été plus heureux pour autant ? " Jouer à la guerre " qu'on le veuille ou pas, ramène toujours au corps souffrant, quelles que soient les idéologies qui justifient chaque fois les massacres. " Raisonner le corps " conduit droit à la vision d'un corps morcelé. " Faire taire sa sensibilité " permet peut-être le développement de la technologie, ajoute au culte de la science et de l'objet, mais risque également de générer la perte de sens.

Que serait devenu notre monde si cette rupture entre le corps et l'esprit (imaginée par les premiers philosophes et soutenue par les grandes religions monothéistes d'un monde patriarcal), n'avait pas eu lieu, si nous vivions dans une tradition où les hommes et les femmes étaient également reconnus comme des humains à part entière ? Peut-être le troisième millénaire verra-t-il se créer une nouvelle vision du monde issue de l'action féministe et d'une réappropriation par chacun des sexes d'un territoire qui lui était auparavant défendu.

…à une perspective globale
Dans cette perspective, l'éducation somatique remet en question ce concept selon lequel nous sommes faits d'entités sécables : l'esprit et le corps, la sensibilité et l'intelligence, la connaissance et l'expérience. Le mot soma vient du grec et, depuis Hésiode, signifie " corps vivant ", le contraire du " corps objet ", ce corps sans âme et dénué d'esprit. Parler d'éducation somatique, c'est faire référence à un certain nombre de méthodes, de pédagogies qui s'intéressent à développer la connaissance expérientielle de nous-mêmes et de notre corps, à nous intéresser au corps senti et vécu de l'intérieur et en relation avec l'environnement. Différentes méthodes ont été élaborées depuis plus d'un siècle, par des femmes et des hommes de différentes origines culturelles et professionnelles en butte à des difficultés de santé qui les ont renvoyés à eux-mêmes, à leur sensibilité et à leur intelligence. À la contrainte, à la maladie, ils ont opposé la santé et la créativité. Par la réduction de l'effort et de la vitesse, ils ont proposé un retour à l'apprentissage où la conscience et la sensibilité fine l'emportent sur la violence et les automatismes. On n'a qu'à penser à Alexander, Feldenkrais, Bertherat, Mézières, et j'en passe !

F.M. Alexander, cet acteur australien à l'origine de la méthode Alexander, à la fin du XIXe siècle, constate avec horreur qu'il perd la voix sur scène, au cours de sa performance, sans qu'aucun spécialiste ne puisse lui venir en aide. Il est amené à devoir déjouer par lui-même ses habitudes de comportement plutôt qu'à demeurer la victime de son stress.
- Un juif d'origine russe, Moshe Feldenkrais, dans les années quarante, docteur en physique et judoka, se blesse au genou et se voit potentiellement condamné à l'immobilité si une opération chirurgicale est tentée. Cet événement ouvrira la voie à la création de la Prise de conscience par le mouvement et de l'Intégration fonctionnelle, les deux modalités de la Méthode Feldenkrais, où la parole et le toucher sont tour à tour privilégiés pour guider l'exploration du mouvement et la réappropriation de son potentiel.
- Lily Ehrenfried, médecin allemande immigrée en France à la même époque, crée la Gymnastique holistique, s'inspirant des travaux d'Elsa Gindler, pionnière qui a elle-même marqué les années vingt : si elle ne peut plus pratiquer la médecine, du moins cherche-t-elle à ce que les gens ne deviennent pas malades. Elle mise sur le maintien de la santé, sur la prévention et l'éducation.
- Plus récemment, Thérèse Bertherat en France, kinésithérapeute dans la lignée des recherches de Mézières, inaugure l'Antigymnastique et fait considérablement connaître le domaine auprès du grand public francophone.
- Au Québec, Marie-Lise Labonté, atteinte d'arthrite rhumatoïde, s'inspire des travaux de Bertherat et les nourrit de sa propre expérience, amenant une autre forme d'Antigymnastique en Approche globale du corps.
- Encore faudrait-il évoquer la création de l'Eutonie de Gerda Alexander au Danemark et du Body-Mind Centering de Bonnie Benbridge Cohen aux Etats-Unis.

Non seulement ces personnes ont-elles amélioré leur sort de manière significative tout en s'adaptant positivement à leur situation, mais elles ont légué un héritage nous ouvrant de nouveaux domaines de connaissances, de recherches fondamentales et d'applications à différents champs d'activité, en santé, en éducation, dans les arts de la performance et dans les sports. Ces personnes ont inscrit leur recherche à l'intérieur d'un changement de paradigme majeur qui s'opérait également dans le domaine des sciences pures (particulièrement en physique et en biologie), et qui a de plus en plus d'impact dans celui de la santé, si performant au plan technologique, mais qui reste encore si attaché à une vision biomécaniste des êtres humains.

Au plan philosophique et éthique, leur apport est immense. Ce ne sont pas des exercices qu'elles proposent, mais une relation nouvelle à soi et aux autres : apprendre à sentir ce que l'on fait, à savoir ce que l'on sent, ne plus se considérer comme un objet, mais comme la créatrice de sa propre vie. Cela peut avoir un impact énorme sur notre vie quotidienne, au travail, comme dans nos relations interpersonnelles.

Nous voilà devenues les spécialistes de nous-mêmes et notre principale source de références. Nous voilà libres et autonomes, avec tous les choix que cela suppose. Nous voilà capables d'améliorer nos capacités d'empathie sans pour autant nous faire " bouffer tout rond " et nous épuiser à la tâche. Nous voilà redevenues plus présentes à nous-mêmes et à ceux et celles que nous aimons, avec des outils d'intervention dont l'efficacité s'accroît dans la mesure où nous respectons nos limites et celles de nos semblables. Bref, nous revoilà " rebranchées " par le mouvement senti à notre potentiel d'apprentissage organique et à notre créativité. Nous voilà en train de contribuer à rendre ce monde plus humain.

Odette Guimond
Regroupement pour l'éducation somatique