L’individu est fait pour prendre sa liberté, l’investir, s’élever, s’accomplir en fonction de ses idées et de sa capacité à critiquer. — Claude Michelet

J’étais de passage à la semaine de la mode à New York du 6 au 13 septembre. D’après ce que j’y ai vu, la diversité d’âges et de silhouettes des mannequins était très semblable à celle des dernières saisons, c’est-à-dire absente. Ou alors, lorsqu’elle se trouvait le moindrement présente, elle était soulignée deux fois plutôt qu’une, et l’on sentait le coup de marketing, la volonté de redorer l’image de l’industrie vite fait, sans opérer de véritables changements.

J’étais à New York pour assister à quelques évènements, mais surtout pour le lancement du documentaire Girl Model en salles aux États-Unis, lancement vaillamment planifié pour la veille du début des quatre longues semaines de mode du circuit New York, Londres (ou Madrid), Milan et Paris.

Ces semaines de défilés intensives sont difficiles à vivre physiquement et émotionnellement pour quiconque est impliqué d’une façon ou d’une autre dans l’industrie de la mode. Imaginez pour des adolescentes… Le travail des mannequins consiste à se rendre jusqu’à une vingtaine de rendez-vous (castings) par jour à partir d’une liste contenant des adresses et des heures auxquelles s’y présenter. Suivent des « callbacks » (deuxièmes castings), puis des essayages et des défilés pour celles qui obtiennent du travail. Des centaines de défilés ont lieu pendant ce mois de la mode bisannuel, mais très peu de jeunes filles sont finalement retenues. La majorité d’entre elles repartent avec des dettes ou du moins sans un sou, après s’être prêtées au jeu des castings des heures durant sans jamais être rémunérées. En effet, ce sont les mannequins qui doivent payer ou rembourser les frais d’appartement, de transport aérien, de taxi, de cartes d’affaires, de vidéos en ligne, de reproduction de leurs photos, etc. Les « heureuses » à qui on offre le plus de travail voient quant à elles leurs heures de sommeil réduites à néant; elles accumulent facilement jusqu’à 18 heures de boulot par jour.

D’ailleurs, même pour la minorité d’adolescentes qui parviennent à bien gagner leur croûte au cours de ces semaines, comment ne pas se questionner sur le fait qu’elles travaillent pendant plusieurs semaines au lieu d’être à l’école?

Une autre facette de ces semaines de la mode, plus inquiétante celle-là : le fait que l’on envoie des enfants, seules, à des castings se déroulant chez des personnes que les agences de mannequins ne connaissent absolument pas. Sans parler des rendez-vous chez des acteurs du monde de la mode dont les comportements inappropriés ou même criminels sont bien connus du milieu. Personnages qui continuent d’ailleurs à être glorifiés par beaucoup dans l’industrie.

Le premier changement majeur qui doit être apporté, et qui pourra entraîner d’autres changements, est l’interdiction de recruter des jeunes filles de moins de 18 ans pour représenter des adultes dans la publicité, les médias et les défilés. Pour certaines personnes, 16 ans est un âge tout à fait raisonnable pour faire carrière dans ces industries. D’ailleurs, le magazine Vogue s’est auto congratulé, en mai dernier, de sa décision de n’engager que des filles de 16 ans et plus pour illustrer ses pages mode. Le hic : près des trois quarts de ses contenus sont de la pub, et Vogue n’exige pas de ses clients qu’ils aient les mêmes pratiques que lui. Donc, aucun véritable changement à l’horizon… On continue d’exploiter de toutes jeunes filles.

La sortie de Girl Model a généré beaucoup de bruit médiatique autour de l’extrême jeunesse des mannequins. Le New York Times a même produit un court-métrage, Scouted, signé par les réalisateurs de Girl Model, et lancé un débat sur l’âge des mannequins.

Carré Otis (mannequin et auteure) et Sara Ziff (mannequin et directrice de The Model Alliance, association qui protège les droits des mannequins) adhèrent maintenant à la cause que je défends : les mannequins ne devraient pas travailler dans le secteur adulte de la mode et de la publicité avant l’âge de 18 ans. Je suis profondément convaincue que cette dimension est très importante.

  • D’une part parce que des adolescentes ne devraient pas personnifier des femmes adultes.
  • D’autre part parce qu’un grand nombre de jeunes ne sont pas outillés pour exiger une meilleure protection des droits des personnes travaillant dans le mannequinat.

Par ailleurs, compte tenu des risques encourus lorsqu’on se décide à parler (contrats et visas annulés, propositions qui se font de plus en plus rares…), comment s’attendre des mannequins qu’elles s’impliquent, qu’elles exigent par exemple une loi interdisant d’engager des adolescentes pour représenter des adultes? J’écris ceci en connaissance de cause, mais sans le moindre regret. Pour moi, dire la vérité sur un sujet aussi important que la santé physique et psychologique d’enfants, dans ce cas-ci de jeunes mannequins, est plus important qu’une carrière dans le mannequinat international, aussi glamour soit elle. Ma bataille en est aussi une pour les consommatrices et les consommateurs, pour que les mannequins qu’on leur présente leur ressemblent davantage, et pour que les images qui saturent l’environnement visuel des jeunes soient plus appropriées et positives.

Une image vaut mille mots. Elle ne doit certainement pas entraîner mille maux…

Scouted. Réal. : David Redmon, Ashley Sabin

Scouted. Réal. : David Redmon, Ashley Sabin