Si des célébrités respectées font la couverture des magazines dans des poses sexualisées, peut-on s’attendre à ce qu’une mannequin mineure dise qu’elle se sent mal à l’aise d’adopter ce type de poses ?

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La plupart des gens n’ont aucune idée de ce qui se passe lors des séances photo, là où les photos hypersexualisées sont créées.

On comprend mieux le phénomène lorsqu’on voit ce qui se passe ces années-ci : les jeunes filles publient des photos d’elles-mêmes (par exemple dans les médias sociaux comme Facebook), imitant les poses hypersexualisées des nombreuses célébrités et mannequins qui approuvent implicitement et tacitement ce type de photos.

Les États parties s’engagent à protéger l’enfant contre toutes les formes d’exploitation sexuelle et de violence sexuelle. À cette fin, les États prennent en particulier toutes les mesures appropriées sur les plans national, bilatéral et multilatéral pour empêcher : […] c) Que des enfants ne soient exploités aux fins de la production de spectacles ou de matériel de caractère pornographique.

Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies, Première partie, Article 34 (c)

La plupart des gens n’ont aucune idée de ce qui se passe lors des séances photo, là où les photos hypersexualisées sont créées. Il est important de savoir ce qu’est devenue la norme : de nombreuses mannequins trouvent normal d’être photographiées en sous-vêtements ou habillées de vêtements très transparents parce qu’elles ont été encouragées à le faire dès leur jeune âge, et parce qu’aujourd’hui, les mannequins subissent des pressions pour faire ce type de photos. Je dis « aujourd’hui », parce qu’il y a une dizaine d’années, les agents et clients ne se permettaient pas de tenir pour acquis que les mannequins se dénudent.

Les choses ont radicalement changé, on le voit dans les magazines, sur les panneaux publicitaires et sur le Web, bien sûr. Ce n’est peut-être pas évident pour l’ensemble des consommateurs, mais c’est devenu une préoccupation pour de nombreux parents, et les experts s’entendent sur les conséquences négatives qu’ont ces photos sur tout le monde.

Au sens de la présente Convention, un enfant s’entend de tout être humain âgé de moins de dix-huit ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable.

Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies, Première partie, Article 1

Pour les mannequins aussi le changement est évident; les histoires que nous échangeons entre nous le prouvent. Les femmes et les jeunes filles m’ont parlé d’agents furieux contre elles parce qu’elles refusaient de poser en maillot de bain ou les seins nus. Au cours de ma carrière, je me suis souvent sentie mieux protégée que plusieurs des jeunes filles et des femmes qui m’entouraient. Mais ce type de pression n’était pas aussi répandu au début des années 2000.

Un autre facteur renforçant le phénomène de l’hypersexualisation est la création d’un précédent, que la mannequin l’ait voulu ou non. Une fois qu’elle a été photographiée seins nus, même si elle y a été forcée, même si elle était mal à l’aise, les agents et les clients considèrent comme allant de soi qu’elle sera toujours d’accord de poser pour ce type de photos.

Mon souvenir le plus ancien d’une demande étrange d’un photographe remonte à mes dix-sept ans, à Milan. À l’époque, j’étais trop jeune pour en comprendre la connotation sexuelle, mais je me rappelle très bien qu’à un certain moment, j’ai nettement senti qu’il y avait quelque chose de bizarre dans ce qu’il me demandait de faire :

Place ta main près de ta bouche comme si c’était la patte d’un chaton et fais comme si tu t’apprêtais à la nettoyer.

Cette demande est loin d’être la pire ou la plus explicite qu’on m’a faite, et je sais quel langage à caractère sexuel on utilise avec les mannequins et quelles expériences perturbantes elles ont pu vivre. Toutes les mannequins ont de belles histoires à raconter, mais elles en ont aussi de pénibles. Et même lorsqu’elles ont été plus chanceuses que d’autres, elles reconnaissent pour la plupart que les risques étaient très présents.

Les jeunes filles et les femmes qui arrivent à s’affirmer doivent être fortes, mais elles doivent aussi avoir l’esprit vif et être prudentes. Ce n’est pas facile d’éviter les poses explicites et humiliantes étant donné les pressions subtiles qui nient le droit de choisir de la mannequin. Un agent peut dire : « Tu es d’accord pour poser seins nus, évidemment.» Un client peut dire : « Maintenant tu peux retirer ta blouse ». Nous entendons cela couramment durant les séances photo. Hors contexte, ces demandes peuvent sembler faciles à rejeter et vous pourriez penser que n’importe qui devrait être capable de dire non, mais ce n’est pas le cas. Souvent, la manipulation est sournoise et le ton, condescendant : la demande injustifiée choque la mannequin, l’offense dans sa dignité et brime sa liberté de choix.

Les États parties reconnaissent le droit de l’enfant d’être protégé contre l’exploitation économique et de n’être astreint à aucun travail comportant des risques ou susceptible de compromettre son éducation ou de nuire à sa santé ou à son développement physique, mental, spirituel, moral ou social.

Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies, Première partie, Article 32.1

Trop souvent, même si au fond d’elle-même elle n’est pas d’accord, elle fait ce qu’on lui demande parce que la pression est forte et parce qu’on lui fait croire que la demande n’a rien d’anormal ou d’exceptionnel. Elle accepte aussi, peut-être, parce qu’elle sait que si elle dit non ou se plaint, elle ne trouvera plus de travail et ne saura pas vers qui se tourner si elle a besoin d’aide.*

Depuis quelques années, des mannequins-vedettes (dont Kate Moss et Heidi Klum, récemment) s’élèvent contre ces abus lors des séances photo, et contre le phénomène des enfants mannequins qu’on fait poser nus. Je trouve formidable qu’elles sonnent l’alarme, car bien des gens les considèrent comme des modèles (parfois même les idolâtrent). Mais j’aimerais qu’elles soumettent ces problèmes également aux agences de mode et aux gouvernements.

Il est regrettable que de nombreux membres de l’industrie de la mode ne tiennent pas compte du désir des femmes d’être représentées par des femmes qui leur ressemblent plutôt que par des filles qui ont l’air prépubères. On peut aussi se demander comment les hommes perçoivent les femmes « dans la vraie vie », alors que tant d’images déformées des femmes les entourent.


* Toutes les mannequins qui ont besoin d’aide à New York peuvent en obtenir de The Model Alliance, et au Royaume-Uni, auprès de Equity. Les agences de mannequins ne font toujours pas la promotion de ces services auprès de leurs mannequins.