Chirurgie esthétique

Photo : Flickr/dertigdecember

La chirurgie esthétique est fille de la médecine militaire. Son objectif initial : limiter les traces de blessures infligées aux soldats, en particulier les brûlures profondes. Elle s’est ensuite penchée sur des cas plus difficiles : refermer des plaies de grandes dimensions, reconstruire les os écrasés, etc.

Dans les années 1930, on a tenté d’intervenir au niveau du visage avec le débridement profond, une intervention qui permet de retirer d’une plaie les tissus nécrosés ou infectés afin d’accélérer la formation de tissus sains et de favoriser leur transposition (homogreffes). Le traitement des brûlures, tant chez les militaires que dans la population civile, demeure alors problématique. Les personnes brûlées sont soignées progressivement dans le cadre de chirurgies multiples et de greffes en série – comme c’est encore le cas aujourd’hui.

À la fin du conflit mondial, préoccupés par les blessures provoquées par l’usage d’armes nucléaires au Japon, les États-Unis y dépêchent des plasticiens réputés parmi lesquels se trouvaient plusieurs Canadiens expatriés. C’est d’ailleurs à l’un d’entre eux que l’on doit l’introduction au Japon de la technique désastreuse d’injection d’huile de silicone à des fins d’augmentation mammaire. Ainsi, lorsque les choses ont mal tourné, dans les années 1950, il a été commode de prétendre que la pratique avait commencé dans ce pays, plutôt qu’en Amérique du Nord.

À la même époque, on assiste à des interventions en profondeur au visage et à la poitrine pour corriger, entre autres, des malformations. C’est aussi à ce moment-là que les plasticien(ne)s se mettent à commercialiser leur expertise. Une promotion souvent exagérée sinon mensongère, devient monnaie courante et attire l’attention des associations médicales professionnelles. Des équipements médicaux improvisés et spécifiques à des procédures chirurgicales irrégulières voient le jour, inspirés de brevets expirés.

Au Québec

Dans cette courte histoire, le Québec des années 1960 se révèle le berceau de nombreux essais peu probants et d’aventures cliniques. L’implant à des fins cosmétiques gagne en popularité et la production de prothèses mammaires à des fins commerciales devient rentable. Le choix des matériaux s’effectue sur une base tout à fait arbitraire. Tout s’implante : plastique, mousse synthétique, éponges de consommation courante, rubans de polyéthylène, métaux et alliages variés, etc. Résultats ? Les implants se dégradent et les infections secondaires se multiplient. Le Québec fait alors figure de plus grand centre de consommation de prothèses mammaires à l’échelle mondiale.

Aux États-Unis

Les États-Unis ne sont pas en reste. En 1963, le chirurgien étasunien Thomas Cronin et le clinicien canadien Frank Gerow, tous deux praticiens à l’Université Baylor de Houston (Texas), lancent le premier implant en gel de silicone. Commercialisé par Dow Corning Corporation , l’implant Cronin d’apparence plus naturelle devance tous ses concurrents et révolutionne le petit monde de l’augmentation mammaire. Vers 1970, la consommation étasunienne d’implants surpasse rapidement celle du Québec. Alors que les implants mal conçus et les chirurgies abusives augmentent, une réglementation voit le jour. Aux États-Unis, des enquêtes exigées par le Congrès et des regroupements de consommatrices et de consommateurs mènent à une intervention du législateur en 1976. Une réglementation des instruments et des implants médicaux est mise en place graduellement, en dépit des protestations véhémentes des associations de spécialistes de la chirurgie esthétique. Il devient alors obligatoire de documenter l’innocuité et l’efficacité d’un produit avant de le mettre en marché.

Une industrie florissante

Durant la décennie 1980, la chirurgie esthétique devient une grande industrie, objet d’une promotion musclée et soutenue : tout est possible, et ce, avec facilité et à prix modique. On vante l’amélioration de l’apparence du corps et l’aspect psychothérapeutique des interventions. La chirurgie esthétique ouvre la voie au succès social et à la prospérité. Les résultats n’en continuent pas moins d’être variables, éphémères, sinon catastrophiques. En effet, les risques sont repoussés à l’arrière-plan ou gardés sous silence. Dès 1989, les gouvernements sont à nouveau forcés d’intervenir. En 1990, la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis impose un moratoire sur la vente d’implants mammaires à base de silicone. Le Canada emboîte le pas en 1992. C’est le crash : une ère de procès et de méfiance publique s’amorce. Un recours collectif de quatre milliards s’abat sur les compagnies productrices d’implants en gel de silicone. Ces dernières transfèrent alors leurs installations en Amérique du Sud (notamment au Brésil) et en Europe. Au même moment, les chirurgies génitales et transsexuelles connaissent un essor considérable.

Nombre d'implantations mammaires au Québec

Chirurgie esthétique : beau ne rime pas toujours avec bon

Aujourd’hui, la chirurgie esthétique a retrouvé sa popularité. Les cliniques ne se gênent pas pour faire de la publicité de façon directe, en s’affichant dans Internet, par exemple, ou indirecte, par le biais de client(e)s « réussi(e)s ». Elles font aussi appel à la publicité « cachée », comme la commandite d’émissions de télé-réalité. Tout est permis, même ce qui n’est pas désirable ou utile. De plus, les moratoires sont maintenant tombés. La triste vérité demeure : le Québec a été à l’origine d’un grand nombre d’expérimentations qui ont lourdement endommagé l’intégrité des services de chirurgie plastique et reconstructive au pays.

Chirurgie esthétique et fonds public

La chirurgie esthétique constitue un pas de plus vers la médicalisation de la vie des femmes. C’est aussi une porte ouverte à des dépenses publiques incontrôlables. En effet, la chirurgie esthétique représente beaucoup plus qu’une simple décision personnelle. C’est une affaire publique qui touche à la fois la politique et la fiscalité. Bien que les spécialistes en chirurgie esthétique prétendent que les interventions se font aux frais des personnes qui reçoivent leurs services, les complications sont toujours aux dépens des contribuables. La facture des opérations initiales (augmentation mammaire, lifting, liposuccion, etc.) et des retouches fréquentes peut s’avérer ruineuse. Cependant, la personne qui éprouve des ennuis à la suite d’une chirurgie esthétique retourne au sein du système public de santé. Or, cette issue est inévitable, car la plupart des interventions de ce type aboutissent à long terme à des complications. L’organisme s’altère pour accommoder l’objet implanté et le résultat se solde par des effets secondaires fâcheux, éventuellement systémiques, ou une extraction complète quelques années après l’implantation originale.

À quand la chirurgie esthétique obligatoire aux frais de l’État ? À quand des normes nationales d’apparence corporelle (taille et forme de la poitrine, disposition des dents, espace entre les yeux, etc.) ? Ces questions peuvent sembler farfelues, mais, aux États-Unis, ce genre de risque a déjà été soumis aux compagnies d’assurances dans une perspective de développement de nouvelles pratiques. Mentionnons qu’entre 1960 et 1986 les frais d’augmentation mammaire au Canada étaient assumés par l’État.

Bien informer le public

En 2006, le cofondateur de l’institut de recherche Emergency Care Research Institute (ECRI), le docteur Joel J. Nobel affirmait qu’ « à la longue, il y aura toujours des médecins pour croire qu’une technologie qui gonfle leurs recettes est une technologie de grande valeur [du point de vue médical] ». En effet, il y a aura toujours des spécialistes de la chirurgie esthétique pour croire (ou faire croire) au succès d’une technologie qui rapporte gros. De plus, les gouvernements ont peu fait pour règlementer le secteur de la chirurgie plastique, que ce soit pour contrôler les produits médicaux et leur commercialisation, la publicité, les coûts secondaires, les primes d’assurance-maladie ou encore les associations professionnelles concernées. Comme le disait Lydya Assayag, directrice du Réseau québécois d’action pour la santé des femmes, dans une entrevue accordée au magazine Protégez-vous : c’est le Far West !

En matière de chirurgie esthétique, il est plus que jamais nécessaire d’éduquer la population à distinguer les interventions acceptables des chimères à haut risque.


Adaptation d’une communication présentée par Pierre Blais, Ph.D., dans le cadre du colloque Le marché de la beauté… Un enjeu de santé publique, tenu du 23 et 24 novembre 2006. Quatre organismes épaulaient le RQASF dans l’organisation de cet événement : le Centre Femme de La Mitis, le Conseil québécois sur le poids et la santé (CQPS), La Meute-MédiAction, le Y des femmes de Montréal-YWCA. Le colloque présentait quatre panels, parmi lesquels Interventions esthétiques : le droit d’être informé(e) (PDF).

Le professeur Blais a été interviewé dans le cadre d’une récente enquête du Journal de Montréal : Augmentation mamaire : des implants dangereux.

Pendant que le nombre d’augmentations mammaires explose en Amérique du Nord, d’éminents scientifiques interrogés par le Journal sonnent l’alarme. Ils affirment que les implants disponibles sur le marché, au Canada, ne sont pas sécuritaires. À leur avis, les femmes qui les choisissent jouent à la roulette russe. Cauchemar de milliers de femmes dans les années 1990, bannis par Santé Canada en 1992 et réhabilités, il y a cinq ans, les implants mammaires au gel de silicone soulèvent de vives inquiétudes. Les fabricants d’implants Natrelle et Mentor, les seuls autorisés au pays, prétendent qu’ils ont amélioré leur produit, mais des experts affirment le contraire. “ Ils ont fait quelques petites modifications cosmétiques, mais au final c’est la même technologie, le même produit, les mêmes problèmes qu’avant ”, affirme Pierre Blais, chimiste et ancien conseiller scientifique pour Santé Canada.

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