“Girl Model”. Réal. : Ashley Sabin, David Redmon.

“Girl Model”. Réal. : Ashley Sabin, David Redmon.

Dès ses premières séquences, “Girl Model” plante le décor : réuni dans un auditorium de Sibérie (ça ne s’invente pas), un parterre de jeunes filles fébriles, numérotées et en petite tenue, défile sous « l’œil expert » d’une chasseuse de têtes et son client russe. Objectif : sélectionner les (rares) élues (!) du prochain contingent de mannequins destiné au marché japonais. Un marché qui, paraît-il, a des exigences aussi pointues que spécifiques.

Stupéfait, le spectateur devine rapidement lesquelles.

Photos, captures vidéo, prise des mensurations, profilage sommaire, trois-quatre mots de présentation des aspirantes (dans un anglais aussi touchant qu’approximatif), consignes des organisateurs (relever la tête, sourire), petits mots d’encouragement avant de se présenter devant les experts, mini tour de piste et déhanchements maladroits, évaluation rapide (taille, poitrine, hanches, fesses, poids, silhouette, chevelure, peau, pigmentation, allure, démarche), merci, next.

“Girl Model”. Réal. : Ashley Sabin, David Redmon.

Bienvenue à la foire aux bestiaux (ou au marché aux esclaves, c’est selon), version glam. Traite des femmes et des enfants ? Le public jugera. Chose certaine, au sortir de l’avant-première de ce documentaire alliant justesse, empathie et intelligence, deux émotions dominent.

Colère

Colère au spectacle d’une réalité qui nous ramène aux jours les plus noirs de la révolution industrielle, ceux des enfants corvéables à volonté. Est-il concevable qu’en 2012, des conditions de travail comparables à de l’exploitation pure et simple soient aussi impunément tolérées, voire encouragées ? Qu’en est-il de la règle la plus élémentaire voulant que tout travail mérite respect, dignité, et salaire ? À ce compte-là, on comprend qu’il soit si rentable de produire du rêve, comme se plaît à le répéter l’industrie de la beauté formatée jusqu’au ridicule. Sky is the limit quand la matière première (les filles) est soit sous- payée, soit gratuite. Mieux encore si c’est elle qui assume les coûts de son exploitation.

Hallucinant :

It is a tragic story of exploitation and human indifference, and she (13-year-old Nadja) was fortunate perhaps only to finish up in debt to her employers rather than working as a prostitute or sold to international sex traffickers. – The Guardian

Indignation

Indignation devant les pratiques d’une industrie qui n’a pas son pareil pour « se mettre la tête dans l’autruche », et qui n’est jamais en manque d’arguments (marché, offre et demande, implacabilité du milieu, impitoyabilité du métier) pour justifier ses errements, ou renvoyer la balle à l’un ou l’autre intervenant de sa chaîne alimentaire : besoins des clients, attentes du lectorat, pression des partenaires, exigences des commanditaires, caprices des marques et de leur directeur artistique… À d’autres !

Devant un tel déni, et un silence si soigneusement entretenu (tout le monde sait, personne ne dénonce), on ne peut que féliciter la mannequin québécoise Rachel Blais (qui témoigne dans le film, et après sa projection) pour oser lever le voile sur les us et coutumes d’une industrie qu’elle connaît de l’intérieur. Souhaitons que son témoignage interpelle toutes celles qui, naïvement, rêvent de podiums, de gloire et de minceur filiforme dans leur cour d’école. Chapeau !

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